CHAPITRE 14 - E comme ...
Elvin Hayes compile plus de 27 000 points et 16 000 rebonds en carrière, mais sa plus grande spécialité est sans aucun doute le contre-pied. Depuis le collège, il se fait surnommer Big E, avant que ce sobriquet soit raccourci pour simplement se limiter à E (prononcé « i » en français). Dans cet article, cette lettre nous aide à raconter le parcours étonnant de ce joueur sans cesse dans la contradiction.
E comme EVOLUTION
Elvin Hayes est considéré comme un des meilleurs scoreurs des années 70, il est pour beaucoup un intérieur dominant. Alors, quand je me penche sur ses statistiques en carrière, je m’attends à découvrir des indices confirmant qu’il est un des marqueurs les plus infaillibles de son temps. Mais que nenni, après avoir creusé le sujet, je me rends compte qu’il se trouve toujours dans les abysses des classements d’efficacité. Toujours ? Non, il y a une exception : la saison 1976/77.

Lorsqu’il arrive en NBA, on dit de lui qu’il est « Bill Russell avec un shoot », mais si l’on est un petit peu taquin on peut dire : « Bill Russell avec UN shoot ». En effet, le jeu offensif de Hayes est décrit comme mécanique et prévisible, la raison est simple, il manque cruellement d’imagination. Son jeu consiste à se positionner à gauche du panier et d’utiliser un tir : le turnaround jumper. C’est un mouvement dont il use et abuse au point de ne créer aucune surprise pour ses adversaires.
Mais avant le début de saison 1976/77, Hayes annonce la couleur, c’est son année. Pourtant, les choses semblent mal embarquées. Les Washington Bullets viennent de remercier leur entraîneur K.C Jones, et Hayes menace de quitter le club en signe de protestation. Il se ravise et finit par embrasser la vision de son nouveau coach Dick Motta.
Si Motta à la réputation d’être un homme rigide qui ne jure que par son système et rien d’autre, il parvient à faire évoluer l’état d’esprit d’Elvin. Pour l’ancien coach des Chicago Bulls, Big E doit être plus agressif, pour le bien de l’équipe, mais aussi pour son propre avantage. Son utilisation à outrance du turnaround le rend inefficace et handicape l’attaque des Bullets. Hayes comprend les besoins de Motta et s’engage à en prendre moins et d’apporter de la variété et du mouvement à son arsenal offensif.
Dans cette attaque, je suis constamment en mouvement. Je vais à l’extérieur, à l’intérieur, et je bouge partout sur le terrain. On en arrivait au point, ces deux dernières années, où les gars qui me défendaient étaient comme des pigeons domestiques. Ils descendaient simplement le terrain et se posaient sur le côté gauche du panier pour attendre que je m’y installe. Ils ne pourront plus faire ça, car avec cette attaque, ils ne sauront pas où me trouver.
Elvin Hayes se sent plus à l’aise dans les schémas offensifs de Motta. Ils sont parfaits pour un grand ailier comme lui. Grâce à la puissance de Wes Unseld, il peut désormais profiter d’écrans proches du cercle pour trouver des paniers faciles. Il est conscient que cela peut lui faire conserver une confiance qu’il a tendance à perdre à force de rater de nombreux tirs en suspension. On sent le E impatient de mettre en œuvre ces nouvelles stratégies qui lui promettent une liberté infinie en attaque. Il ne reste plus qu’à voir si son évolution se ressent sur le terrain.
E comme ERREUR
Lorsqu’Elvin Hayes débarque en NBA c’est avec la certitude que le jeune homme est une future star. Ce n’est rien de plus normal au regard de ses performances avec l’université de Houston, 37 points et 19 rebonds de moyenne, le tout accompagné de belles campagnes lors des deux dernières March Madness. Comme c’est le cas à l’époque pour tous les rookies, il a le choix entre rejoindre la ABA ou la NBA. Mais pour Hayes, la vraie compétition se trouve en NBA et c’est selon lui le summum du basketball professionnel, la ligue de son idole : Bill Russell.
Je n’ai jamais pensé jouer dans l’ABA, peu importe ce qu’ils auraient pu m’offrir.
C’est ainsi qu’il refuse une offre des Houston Mavericks pour signer un superbe contrat de 440 000 dollars afin de rejoindre les San Diego Rockets qui l’ont choisi en première position de la draft de 1968. L’effectif n’a rien d’extraordinaire, mais il est loin d’être bancal, avec l’apport de Big E, ils arrivent à se qualifier pour les playoffs. La franchise californienne passe de 15 à 37 victoires et Hayes termine la régulière avec le titre de meilleur scoreur grâce à 28,4 points de moyenne. Il réalise une superbe saison, mais se voit souffler le titre de recrue de l’année par celui qui est également élu MVP : Wes Unseld. Quelques années plus tard, les deux intérieurs se retrouvent sous la même tunique, celle des Baltimore Bullets.
Cette association aurait pu avoir lieu dès 1969. En effet, les Bullets veulent absolument recruter Hayes et sont prêts à lâcher Earl Monroe et LeRoy Ellis. Le propriétaire des Rockets, Robert Breitbard, refuse cette offre, mais il finit par céder son joueur à son homologue, Abe Pollin, en 1972. Les Bullets n’ont pas cessé de montrer de l’intérêt pour Hayes et cela malgré sa mauvaise réputation. Car si Robert Breitbard accepte l’échange, c’est à contrecœur, son pivot est fabuleux sur le terrain, mais il est aussi un homme compliqué en dehors.
Lors d’une conférence de presse, il est dit sur le ton de la moquerie que dans les clauses spéciales du transfert il est inclus un psychiatre pour gérer ses nombreux problèmes. En seulement quatre petites saisons, E a usé trois entraîneurs et pas des moindres avec Jack McMahon, Alex Hannum et Tex Winter. C’est ce dernier qui le pousse vers la sortie en expliquant que le caractère des deux hommes est incompatible. Mais du côté de Baltimore, il n’y a aucune crainte à son sujet comme en témoigne le coach, Gene Shue.
Je sais qu’il y a eu quelques problèmes d’attitudes. Mais, à mon avis, beaucoup de joueurs en ont. Les athlètes peuvent être capricieux. J’espère juste qu’il va pouvoir changer et réaliser son vrai potentiel avec nous. S’il le fait, nous pourrons devenir de véritables prétendants au titre.
Elvin Hayes réussit en quelques années à être détesté par Jack McMahon, à exaspérer Alex Hannum, à insulter ses coéquipiers, et fait comprendre en quelques semaines à Tex Winter qu’il fallait absolument se débarrasser de lui pour avancer. Alors quand il est accueilli à Baltimore, le but est que la pression qui pèse sur ses épaules redescende. Gene Shue se demande comment le placer sur le terrain, et décide logiquement de le positionner au poste d’ailier fort. Ainsi, cela permet de lui donner une liberté totale en attaque et de laisser Wes Unseld s’occuper des basses besognes sous le cercle.
En défense, Baltimore peut se frotter les mains, car avec le duo Unseld/Hayes, la raquette des Bullets devient absolument injouable. Wes Unseld est un des meilleurs défenseurs de la ligue et il voit son manque de verticalité compensé par l’arrivée de Hayes qui est un des contreurs les plus prolifiques du championnat. Mais avant de s’intéresser à son passage avec les Bullets, il faut revenir un instant sur sa campagne de rookie.

Elvin Hayes arrive en NBA avec un a priori sur lui-même, il pense qu’il est trop petit pour évoluer au poste de pivot. Dans sa tête, il ne peut pas être considéré comme un scoreur à cause de cela et doit devenir une sorte de nouveau Bill Russell. Mais cette idée est vite balayée après quelques semaines de compétition et ses objectifs changent. Sa défense est bonne, mais pas aussi extraordinaire que celle du pivot des Boston Celtics. Celui qui est considéré comme le nouveau Bill Russell par les observateurs se nomme Wes Unseld. De son côté, Hayes est celui qu’on compare avec Wilt Chamberlain. La raison de cette comparaison est sa moyenne de 28 points par rencontre, et ses quelques cartons offensifs dont 54 points inscrits sur la tête des Detroit Pistons.
En 1969, la ligue n’est pas un produit global comme c’est le cas aujourd’hui. Il y a ceux qui regardent les matchs depuis leurs sièges dans les salles, ceux qui lisent les journaux et c’est tout. Il n’y a pas de vidéo YouTube, pas de comptes Twitter, pas de nerds qui décortiquent stratégies et stats, et il n’y a pas d’apéros le lundi. Lorsqu’il termine sa première année comme le meilleur scoreur de NBA, il n’y a personne pour creuser le sujet et déterminer que ce n’est pas réellement le cas.
Si l’on se contente de se concentrer sur les 20 meilleurs marqueurs de la saison de 1969, on se rend compte qu’il est le seul avec Nate Thurmond à jouer plus de 45 minutes par rencontre. En plus, il fait cela au sein de l’équipe qui a le Pace le plus élevé de toute la ligue avec 124 possessions. Avec son temps de jeu, il participe à 116 possessions à chaque match, soit 40 de plus qu’un joueur actuel en 36 minutes. Si ce genre de performances boostées au Pace sont trompeuses pour nous aujourd’hui, elles le sont également pour les observateurs de l’époque. Pour mieux le comprendre, regardons la différence entre le top 20 des scoreurs en chiffres bruts face à celui aligné sur 75 possessions.

Du coup, le voilà qui passe de la première place du classement à la 7ème place et soyons honnête, dans le contexte des 70’s, cela reste plus que correct. Mais si l’on décide de regarder de plus près qui est le plus efficace de tous, il n’est qu’à la 16ème place de ce classement avec seulement 0,97 point/tir. Pour sa deuxième année, il score autant avec 27,5 points de moyenne, ce qui fait de lui le troisième marqueur le plus prolifique de la NBA. En réalité, une fois qu’on ajuste tous les membres du Top 30 sur le même nombre de possessions, il n’est que 18ème avec toujours une des plus faibles efficacités. Elvin Hayes n’est pas le scoreur que l’on pense et le regard que pose la presse sur ses performances est biaisé. Mais le mal est fait, désormais il y a des attentes à son sujet. Il doit continuer sur ce rythme et il doit également montrer qu’il est capable de s’améliorer.
Après trois saisons, les Rockets déménagent à Houston et sa production tombe à 25 points. Dans le même temps, son équipe n’arrive plus à se qualifier pour les playoffs depuis belle lurette et la raison de cet échec est limpide pour coach Tex Winter, c’est à cause d’Elvin Hayes. L’apôtre du jeu en triangle attend de sa star plus de mobilité et d’efficacité et il n’a pas tort, car cette saison E est plus maladroit que jamais avec seulement 0,94 point/tir.
Celui qui a le plus gros ajustement à faire dans cette équipe c’est Elvin. On a pas besoin de lui pour porter toute la charge de l’attaque. On a besoin qu’il tire avec un meilleur pourcentage.
Entre-temps, le contingent d’intérieurs a pris du volume en NBA. Désormais sur la liste des scoreurs se placent devant lui, Bob Lanier, Spencer Haywood, Bob Love et Kareem Abdul-Jabbar. Il y a également Sidney Wicks qui fournit presque autant que lui en attaque. On dit qu’il régresse, car il marque moins de points, alors que si on pose ses moyennes sur 75 possessions on s’aperçoit qu’il est plutôt régulier dans l’effort. Le problème c’est qu’il ne joue plus que 100 possessions par match, il ne peut donc plus afficher des moyennes de points aussi élevées. Ce n’est pas un souci d’investissement personnel, c’est simplement mathématique. On lui demande l’impossible et on le blâme de ne pas y arriver.
Si on ajoute à tout cela sa réputation de fauteur de troubles, il n’est pas difficile de comprendre pourquoi Houston se sépare de lui. En réalité, il y a tout un imbroglio autour de son contrat et cela vient compléter un dossier devenu trop compliqué à gérer pour les Rockets. Lorsqu’il arrive en NBA, Elvin Hayes souhaite se concentrer sur la défense, mais il tombe dans une équipe qui fait de lui son leader d’attaque. Dans ce contexte, il devient le marqueur le plus prolifique de la ligue alors qu’il est loin de pouvoir tenir ce rôle au vu de ses capacités. Il est victime d’une erreur de jugement, tout le monde l’imagine plus beau qu’il ne l’est. Mais désormais, c’est cela qu’on veut voir de lui et c’est également l’attente de son nouveau club.
E comme ÉCHEC
Lorsque Hayes débarque à Baltimore, il vient de vivre trois années de disette sans participer à une seule rencontre de playoff. Dorénavant, il est associé à Wes Unseld et il se trouve dans un effectif bien plus compétitif. Malheureusement pour lui, les Bullets tombent sur des New York Knicks en pleine bourre lors du premier round des playoffs de 1973.
Les New-Yorkais sont agressifs et cela fait mal aux lignes arrières de Baltimore, les Knicks mènent trois à zéro. Elvin Hayes se réveille dans le Game 4 et plante 34 points pour offrir la victoire aux siens. Pour lui, les Bullets ont été enterrés trop vite et ils peuvent encore remporter cette série. Le Game 5 lui donne tort et les Knicks s’imposent grâce à un grand Earl Monroe qui se venge de son ancien club.
Dans ce match, Elvin Hayes est décevant. Il est le plus maladroit de son équipe et ne marque que trois points lors de la première mi-temps. Il finit la rencontre avec 20 points, mais avec un petit 8 sur 21 aux tirs. La presse ne lui tombe pas dessus, les Knicks sont injouables cette année-là et l’on excuse plus facilement une franchise qui démarre tout juste un nouveau projet.
La saison suivante, on prend les mêmes et on recommence. Cette fois, il faut sept rencontres pour départager les deux équipes. Les Bullets ont déménagé à Washington et se nomment désormais les Capital Bullets. Wes Unseld est absent une bonne partie de la régulière ce qui a forcé Elvin Hayes à délaisser l’attaque pour se concentrer sur le rebond. Il réalise ainsi sa plus belle année dans la discipline en captant pas loin de 20 % des rebonds disponibles en moyenne contre 15 habituellement. C’est par contre une de ses plus mauvaises campagnes au scoring avec seulement 16 points sur 75 possessions.
Wes Unseld est de retour pour les phases finales et E peut reprendre sa cape de leader d’attaque. Sur l’ensemble de la série, il est étincelant, 26 points et 16 rebonds de moyenne avec 53 % de réussite aux tirs. Il domine ce round, mais pas le Game 7. Il ne marque que 12 points en 37 minutes avec un horrible 5 sur 15 aux tirs. Il déclare que sa mauvaise performance est essentiellement due à la fatigue. Son entraîneur K.C Jones abonde dans son sens en rappelant qu’il a porté l’équipe sur son dos une bonne partie de la saison. Il est aussi celui qui a été la seule arme offensive des Bullets dans ce tour et on lui pardonne d’avoir craqué dans la dernière rencontre.

La franchise change encore de nom et devient les Washington Bullets. L’effectif est également grandement remanié, même s’il n’y a aucune arrivée de premier ordre. Le banc de touche affiche un visage nouveau avec notamment le rookie Truck Robinson qui apporte de bonnes minutes en remplacement des deux intérieurs stars de la capitale. Le meneur de troisièmes années Kevin Porter s’installe dans le cinq majeur et distribue le jeu à merveille, au point de terminer la régulière avec le titre de meilleur passeur. Enfin, Washington retrouve l’âme de son équipe avec le retour à 100 % de Wes Unseld. Les Bullets sont plus forts que jamais et le bilan de la saison le prouve, 60 victoires pour 22 défaites, c’est le record de la franchise.
Le premier round des playoffs est compliqué, les Buffalo Braves de Bob McAdoo, poussent les Bullets dans leur retranchement avec un Game 7. Comme à son habitude, alors qu’il est jusque-là étincelant, E n’est pas à son avantage avec un 10 sur 25 aux tirs. Cependant, son équipe tient le coup et lui permet d’accéder pour la première fois de sa carrière à un second tour.
Ce sont dorénavant les Boston Celtics qui s’opposent à eux. C’est un duel de cadors avec des Bostoniens qui affichent le même bilan de 60 victoires en régulière. Le duo Dave Cowens/Paul Silas a de quoi répondre à celui de Washington, mais les Celtics s’écroulent en six rencontres. Ils sont beaucoup trop maladroits et terminent la série avec 40 % de réussite aux tirs seulement, c’est trop peu pour rivaliser avec l’armada de D.C. Les Bullets sont en finale et E se voit déjà soulever le trophée.
Pour gagner la bague, il faut vaincre les San Francisco Warriors de Rick Barry. Sur le papier, les Bullets ont bien plus de talents que les californiens, mais le score final est sans appel, 4 à 0. L’ancien joueur des Warriors devenu coach, Al Attles, décide de placer Jamaal Wilkes en défense sur Hayes. Puis, il ordonne à ses arrières de venir le soutenir afin de le contenir et de l’empêcher de briller. Ce plan se déroule sans accrocs et E ne rentre que 41 % de ses tirs. La monotonie offensive de Hayes joue des tours à son club, cette faiblesse a été parfaitement ciblée et exploitée par San Francisco.
C’est encore une désillusion pour les Bullets et ce n’est pas près de se terminer. On arrive même au point culminant de ses échecs à répétition avec le premier tour des playoffs de 1976. Kevin Porter a montré ses limites lors de la dernière finale et il est remplacé par le meneur d’expérience Dave Bing. L’ancien guard de Detroit est plus axé sur le scoring. On peut croire que cela peut aider les Bullets, mais c’est tout le contraire qui se produit. L’alchimie semble brisée et Washington ne remporte que 48 victoires.
Le premier round se joue en sept rencontres et voit s’imposer les Cleveland Cavaliers dans une série devenue légendaire sous le nom de Miracle de Richfield. On ne s’attarde pas sur les fins de match rocambolesque de cette joute mythique qui se termine sur une image bien triste. C’est celle d’Elvin Hayes qui s’effondre alors que Wes Unseld tente de lui passer le ballon sur une remise en jeu cruciale à quelques secondes du terme . Une fois de plus, E n’a pas été très efficace et le voir tomber dans les dernières secondes laisse l’impression que quoi qu’il arrive, il est toujours celui qui trébuche dans les grands moments.
Alors que la saison de 1977 approche, les critiques pleuvent. Hayes est maintenant perçu comme un joueur surcoté dont on a trop attendu, au même titre que Wilt Chamberlain. Il paraît évident qu’il n’est pas le joueur à qui il faut donner le ballon si l’on a besoin d’un tir décisif. Même K.C Jones qui a toujours défendu et aimé son intérieur plus que quiconque affiche son amertume.
S’il pouvait juste admettre ses fautes parfois. S’il pouvait être constant avec un effort honnête. C’est la seule chose qui le retient.
K.C Jones montre ses regrets concernant son poulain. Il connaît par cœur les limites de son joueur sans jamais avoir réussi à le faire changer. L’arrivée de Dick Motta est un détonateur qui fait comprendre à E comment maximiser son talent afin d’être moins prévisible. C’est le seul moyen pour lui de décrocher ce qu’il désire le plus : une bague de champion.
E comme Excellence
Retour à la saison 1976/1977, tout semble se passer pour le mieux pour E, comme en témoigne la déclaration de Pete Maravich : « Personne ne peut arrêter Elvin Hayes ».
Dorénavant, Hayes est beaucoup moins prévisible. Il conserve malgré tout un amour inconditionnel pour son turnaround fétiche, mais il se découvre de nouveaux spots favoris avec notamment la tête de raquette. L’évolution est visible et il termine pour la première fois de sa carrière dans le top 10 des joueurs les plus efficaces à son poste avec un record de 1,09 point par tirs tentés. Il est d’ailleurs le seul ailier fort du classement à prendre plus de 1500 tirs et plus de 500 lancers francs. Il domine sa position comme jamais auparavant.
Je bouge plus, et je prends toutes sortes de tirs. Je travaille beaucoup plus dur qu’avant pour me démarquer. Je bouge tellement maintenant que les gars ont peur de moi. Ils ne veulent pas avoir à me marquer. Quand vous voyez cela, votre confiance monte en flèche parce que vous avez instauré ce respect chez eux. Je n’avais jamais ressenti ce respect auparavant. C’est le cas aujourd’hui.
Dans les colonnes de « The Bee », le journaliste Alex Sachare titre « Elvin Hayes est heureux, et il fait souffrir ses adversaires de NBA ». Il n’est pas rare de le voir réussir des soirées où il affiche des pourcentages qui frôle l’indécence. Les défenses se resserrent sur lui, mais malgré les prises à deux, il martyrise inlassablement tous ses rivaux. Grâce à lui, les Washington Bullets terminent avec le troisième meilleur bilan à l’Est, 48 victoires et 34 défaites. C’est insuffisant pour espérer la récompense de MVP, mais sa campagne est assez marquante pour lui offrir une place dans la All NBA First Team.
Le premier mai 1977, sur le score de 108 à 103, les Houston Rockets s’imposent 4 - 2 face aux Washington Bullets lors du second tour des playoffs. Une fois encore, E s’est écroulé pendant ces phases finales. Sa moyenne passe de 23,7 points en régulière à 20,7 points dans cette série contre les Rockets. Il retombe également dans ses travers avec une efficacité qui chute à 0,94 point par tirs.
C’est une énorme désillusion et c’est même pire que cela, c’est le début d’une crise. Il y a seulement quelques semaines on a parlé d’un Elvin Hayes heureux, désormais il est question du mécontent Big E. La raison de ce changement d’humeur est claire, il s’agit de Dick Motta. Comme on le dit encore de nos jours, « la NBA va vite » et l’ambiance a rapidement pris une tournure insoupçonnable du côté de la franchise de la capitale. Pourtant, aucun signe avant-coureur n’est palpable dans la presse avant cette élimination.

C’est au cours d’une émission de radio que Hayes déclare qu’il souhaite rencontrer son propriétaire, Abe Pollin, afin de demander son transfert. Il dit même ne pas reprendre part au jeu, si les conditions pour lui sont les mêmes que lors de la saison qui vient de s’achever. Il est le deuxième membre des Bullets à prendre la parole pour dénoncer le comportement de son coach. Deux jours avant lui c’est Dave Bing qui s’exprime et explique que Dick Motta est incapable de s’entretenir avec les joueurs noirs de l’équipe et qu’il est aussi incapable de s’entretenir avec les joueurs blancs.
Cette sortie un peu bizarre dans sa forme fait écho aux commentaires déjà formulés par les joueurs de Motta lorsqu’il était en place à Chicago. De son côté, Elvin Hayes déplore d’avoir entendu que son coach souhaite reconstruire autour du rookie Mitch Kupchak. La rumeur dit que Phil Chenier, Dave Bing, Wes Unseld et Elvin Hayes sont transférables. E prend cela comme un affront alors qu’il vient de réaliser la meilleure saison de sa carrière. Après s’être entretenu avec Pollin, il revient finalement sur sa décision et déclare vouloir rester à Washington.
Chaque année je joue aussi dur que possible. Je fais du bon boulot, puis je suis battu et je reçois toutes les critiques. Qui peut travailler dans ces conditions.
De son côté, Dick Motta espère que Big E soit présent pour la prochaine saison et déclare comprendre ses frustrations, mais précise que Hayes n’est pas si malheureux qu’il le prétend à Washington. Pourtant, au mois de juin, les rumeurs reprennent et il est annoncé qu’un échange est sur le point d’être conclu entre les Bullets et les Buffalo Braves. L’objet du transfert est le suivant, les Bullets envoient Elvin Hayes à Buffalo et récupèrent l’ailier Adrian Dantley. En fin de compte, le seul à subir les conséquences de cette crise est Dave Bing qui se voit couper après une saison, et surtout des playoffs, catastrophiques.
Aucun joueur en 10 ans n’a fait plus pour son équipe que moi, et pourtant j’ai été critiqué. Personne n’a été plus constant, pas même Kareem (Abdul-Jabbar). Mais tout ce qu’ils demandent, c’est : “Est-ce un gagnant ?” Ma carrière a besoin d’un titre. Elvin Hayes
E comme ENFIN
Saison 1977/78, la presse ne porte plus d’attention à Elvin Hayes qui a une fois de plus déçu lors des phases finales. Son efficacité rechute et il ne marque plus que 16 points pour 75 possessions. Les Bullets affichent un bilan de 44 victoires, soit quatre succès de moins que la saison passée. Il semble que les observateurs n’attendent plus grand-chose de sa part. Le duo d’intérieurs des Bullets vieillit et quand vient le moment des playoffs, E s’effondre toujours. Le manque d’engouement à son égard montre une chose, on ne croit plus en lui.

Les Bullets n’ont qu’un statut d ‘« outsider » dans ces playoffs et doivent se préparer à un premier round compliqué qui les oppose aux Atlanta Hawks de John Drew et Eddie Johnson. Elvin n’est pas très loquace avec seulement 14 points de moyenne. C’est Kevin Grevey et Bob Dandridge qui s’occupent de mener l’attaque et de permettre une victoire 2 à 0 dans ce tour qui se dispute en trois rencontres.
Puis vient l’heure d’affronter les San Antonio Spurs du scoreur fou, George Gervin. La manche se joue au meilleur des sept matchs et Elvin Hayes roule sur les Texans avec 24 points, 13 rebonds, deux contres et 1,11 point par tirs tentés. Les Bullets l’emportent 4 - 2. En finale de conférence, il est tout aussi impressionnant même s’il est moins adroit, notamment aux lancers francs. Il tourne malgré cela à 23 points, 16 rebonds et 3 contres. Avec cette victoire 4 à 2, les Bullets sont contre toute attente en finale et viennent de vaincre la meilleure équipe de la saison, les Philadelphia Sixers.
Elvin Hayes cite souvent Julius Erving qui est son total opposé comme un modèle. Les Sixers étaient les favoris, mais il a toujours dit que les Bullets étaient capables de les surclasser. Pour lui, il vient de triompher d’une des plus grandes stars de la NBA et cela prouve qu’il fait partie de cette classe de joueurs. En plus, il bat George McGinnis avec qui il est en froid et cela doit également lui faire bien plaisir. Dorénavant, il a le regard tourné vers la finale et il annonce que rien ne peut l’arrêter, car il sent l’odeur de la bague.
C’est définitivement l’année des outsiders, car face à lui se dressent les jeunes et inattendus Seattle SuperSonics menés par Gus Williams et Dennis Johnson. Avec un bilan de 47 victoires, ils créent la surprise grâce à une défense de fer. La bataille est rude, Elvin Hayes est le meilleur marqueur des Bullets avec 21 points de moyenne auquel il ajoute 12 rebonds et deux contres. Son efficacité est au-dessus de ses standards avec 1,02 point par tirs tentés.
Il n’est pas le MVP de cette finale, c’est Wes Unseld qui reçoit ce trophée pour sa prestation dans les ultimes instants du Game 7. En effet, Elvin Hayes sort pour six fautes alors qu’il reste encore huit minutes à jouer. Dans ce laps de temps, Wes Unseld montre pourquoi il est une légende en étant décisif.
Mais au diable les trophées individuels, Elvin Hayes inscrit son nom sur les tablettes et tout le monde vient de voir qu’il est capable d’être le leader offensif d’une équipe titrée. Celui que la presse qualifiait « d’éternel perdant » est maintenant un champion. Dans les journaux, on dit de lui qu’il est un héros, on lui demande comment se porte sa famille, et sa femme Erna, qui est restée vivre à Houston. On se demande quels sont ses projets (on parle d’enregistrer un disque avec le groupe The Sylvers) et on veut savoir comment il se sent après cette saison.

E comme ÉPILOGUE
Lorsqu’il est à Houston, le partenaire préféré de Hayes se nomme Don Kojis. L’ailier All Star passe le temps en consignant dans un cahier les exploits des Rockets ou Elvin Hayes est le héros principal. Quand Hayes entend parler de cela, il s’empare du journal intime et le déchire. Plus tard, il traite l’ensemble de son groupe de loser. Pourtant, tous ses équipiers à Houston ont toujours adoré Elvin. C’est une des innombrables contradictions qui jalonnent le parcours de ce personnage insaisissable.
Au début de sa carrière, on l’estime comme étant un des meilleurs scoreurs de la ligue, chose qu’il n’est pas. Lui qui veut être le nouveau Bill Russell est vu comme le prochain Wilt Chamberlain. Le jeu se ralentit, il participe à de moins en moins de possessions, et bien qu’il présente toujours le même effort offensif, il se retrouve au centre des critiques.

Quand son bagage offensif s’étoffe et qu’il devient plus efficace, on s’attend à le voir s’emparer du titre. Il n’en est rien et c’est lors d’une saison mitigée, où plus personne ne s’intéresse à lui, qu’il gagne enfin le championnat. Cependant, il remporte une bague après un Game 7 au cours duquel il sort pour six fautes à neuf minutes de la fin de la rencontre. Cette sortie du match prématurée est un comble pour E qui a la réputation de ne jamais être expulsé. La preuve, il participe à 1303 matchs en 16 saisons et il n’est renvoyé au vestiaire que 16 fois. En playoffs, il se fait éjecter à neuf reprises dont deux exclusions lors de cette finale face aux Sonics.
De nos jours, je vois encore des articles rédigés par des passionnés qui s’étonnent que ce titre de MVP des finales soit décerné à Wes Unseld. Mais se limiter aux statistiques pour juger de ses performances c’est oublier que lors des grands moments, E s’est constamment retrouvé aux abonnés absents. Malgré tout, il obtient sa bague et il est aujourd’hui un membre de la famille des champions, des gagneurs.
Toute sa carrière, il a été perçu comme un « mec bizarre », un weirdo. C’est un statut qui se marie bien avec sa renommée d’éternel perdant qui lui colle à la peau. Lorsqu’il remporte le titre, sa singularité n’est plus un problème et on dit de lui qu’il est un héros. Cet homme qui est par-dessus tout discret, devient une célébrité. Elvin Hayes est quelqu’un qui ne fait pas de vague, il ne sort pas de chez lui, ne porte pas de vêtements à la mode, il n’est pas un flambeur et encore moins un fêtard. C’est un comportement aux antipodes de ce qui est pourtant son plus grands rêves : être une star.
Je suis moi-même victime du paradoxe de Hayes. C’est ce qui arrive quand on pose son regard sur ce joueur et qu’il vous embarque dans son flot de contradictions. Déjà, il me force à m’égarer hors des sentiers battus de l’ère du Run & Gun avec la saison de 1977. Surtout, bien qu’il ne soit pas un grand scoreur, qu’il ne soit pas le plus grand défenseur, qu’il soit un choker multirécidiviste, que son jeu d’attaque soit ennuyeux au possible, Elvin Hayes est trop stylé.
Son charisme est magnétique et il est facile de comprendre pourquoi ceux qui l’ont côtoyé sont tous tombés sous son charme. Lorsqu’on regarde ses matchs, il peut être déprimant de maladresse et d’un seul coup, avec un turnaround plein de finesse à cinq ou six mètres du cercle, il vous rend admiratif. Si sa carrière est parsemée de moments frustrants et de sautes d’humeur, il est un joueur à part. L’homme et l’athlète sont captivants, il n’est pas si surprenant qu’il soit en son temps comparé avec les plus grandes légendes comme Jabbar et Erving.
La dernière contradiction avec laquelle me laisse Elvin Hayes, et celle d’avoir écrit un article très long en ayant l’impression de n’avoir gratté que la surface. Le récit de sa vie et sa carrière mérite un livre entier tant il est un homme complexe au parcours personnel et professionnel riche en anecdotes. Lui, ce qu’il retient est certainement l’engouement du public à son égard. Selon lui, rien n’est meilleur que d’entendre les cris de la foule lorsqu’il reçoit le ballon, le vrombissement des fans qui scandent à gorge déployée : « EEEEEEEEEEEEE ».