CHAPITRE 5 - La Révolution du Contre
Après avoir exploré l'anomalie des passes décisives, penchons-nous sur l'action qui a terrifié les attaquants des années 60. Le 16 novembre 1957 est un jour comme un autre dans l’histoire de la NBA. Nous sommes encore en début de saison, rien de crucial ne se joue, et peu de gens se souviennent de cette date. Pourtant cette simple journée raconte beaucoup de choses sur la NBA de l’époque, et sur la révolution qu’apporte un geste devenu banal aujourd’hui : le contre.
La moisson de Bill Russell
Il y a trois rencontres de NBA en ce jour, cependant celle qui nous concerne oppose les Philadelphia Warriors et les Boston Celtics. C’est un match intéressant entre les champions en titre et ceux de la saison 1955/56, les équipes de deux grands pivots, avec Bill Russell et Neil Johnston.
C’est le légendaire Celtics qui s’illustre en enregistrant une des performances au rebond les plus dantesques de l’histoire avec 49 prises qui permet à Boston de s’imposer 111 à 89. C’est aussi l’occasion de faire un petit rappel du chapitre 3, et d’expliquer pourquoi de tels records étaient possibles en ce temps-là.
Depuis 1980, et en fonction du rythme de jeu, il se prend entre 160 et 180 tirs par rencontre. Sauf qu’en 1957, les Celtics et les Warriors jouent plus de 120 possessions et dans ce match, on tente la bagatelle de 225 tirs. Autre paramètre à prendre en compte, en 1957, le pourcentage de réussite moyen de la ligue est de 38 % seulement. Lors de cette rencontre, les deux équipes affichent un piètre 75 sur 225, soit 150 tirs ratés.
C’est bien simple, de 1980 à nos jours, il n’y a que 90 rebonds disponibles par rencontre. Même le plus fou des rebondeurs ne peut espérer atteindre un tel record. Bill Russell a quant à lui eu cette possibilité d’évoluer dans un contexte favorable à la performance. D’ailleurs, avant lui, c’est Neil Johnston qui détient la plus grande marque de l’histoire avec 39 rebonds captés un soir ou les Warriors et les Syracuse Nationals nous gratifiaient d’un match à 30 % de réussite.
Ce soir-là, Bill Russell moissonne 33 % des rebonds disponibles, une réalisation bien supérieure à celle étendue à l’échelle de sa carrière qui avoisine les 19 %. Kevin Willis des Atlanta Hawks réussit une prouesse similaire le 19 avril 1992, lors d’une défaite d’un point face aux Washington Bullets de Leadell Eackles (40 points) et Pervis Ellison (30 points). Le pivot des Hawks gobe 33 rebonds en 45 minutes pour 34 % de REB%. Mais les deux équipes n’avaient que 113 rebonds à se mettre sous la dent, quand le Warriors/Celtics de 1957 en offrait 169.
Cependant, en ce temps-là, la NBA n’a qu’une petite dizaine d’années d’existence et pas encore de gros nerds munit de calculatrice pour remettre en cause les performances établies. Les 49 rebonds de Bill Russell sont un exploit extraordinaire qui, bien qu’il soit nuançable aujourd’hui, reste impressionnant de domination dans son contexte. Pourtant, c’est un autre événement survenu pendant ce match qui éclipse ce record et détourne l’attention de la presse.

Tout cela c’était avant le drame
Bill Russell est l’élément clé des Celtics, celui par qui le succès arrive. Mais la ségrégation raciale fait rage, en particulier à Boston. De fait, le public est loin d’être encore mûr pour faire de lui une star qu’on adule, ce traitement de faveur est réservé à son meneur de jeu, Bob Cousy.
Cependant, Houdini n’est pas très en veine dans cette rencontre face au Warriors, il termine avec 5 rebonds, 7 assists et seulement 8 points et un bien triste 1 sur 11 au tir. Ce soir-là, il ne reste que 28 minutes sur le terrain, la faute à Neil Johnston. Le pivot de Philadelphie ressent une forte frustration dans ce match et il décide de la faire passer sur le magicien celte.
Alors que je remontais le terrain avec le ballon, Johnston a mis le genou en avant pour essayer de m’arrêter au lieu de jouer en défense. Cela m’est arrivé sept ou huit fois depuis que je suis dans la ligue. C’est toujours un grand gaillard qui met le genou en avant au lieu de défendre et cela m’atteint toujours au même endroit, la cuisse. – Bob Cousy
Pour Bob Cousy, Neil Johnston a commis un attentat volontaire sur sa personne et il soutient mordicus que cela n’était pas accidentel. La NBA des années 50 n’est pas la plus rugueuse en ce qui concerne la défense pure. Par contre, en matière de mauvais coups, nous sommes dans une ambiance susceptible de choquer Bill Laimbeer.

Pour s’en rendre compte, il suffit de demander son avis à George Yardley, la star des Fort Wayne Pistons. Pendant sa carrière, il estime qu’on lui pose au minimum 80 points de suture. C’est un exemple parmi tant d’autres de la violence des coups portés en ce temps-là. Cette ligue composée par un grand nombre d’anciens militaires aime se chicoter et cela est totalement normal à cette époque. Alors quand Bob Cousy accuse Neil Johnston ce n’est pas anodin, pour lui ce n’est pas un fait de jeu habituel et il affirme qu’on a cherché à le blesser.
Bien sûr, Neil Johnston réfute tout cela en expliquant qu’il a été trompé par le changement de direction de Cousy et qu’il l’a percuté sans faire exprès. Même son propriétaire, Eddie Gottlieb, monte au créneau pour prendre sa défense et déclarer que ce n’est pas le style des Warriors d’agresser un adversaire. Bob Cousy répond à cette déclaration en disant qu’il est d’accord avec Gottlieb, mais il n’en démord pas et conclut l’affaire en répétant que ce n’était pas un accident.
La blessure de Bob Cousy n’est pas si grave, le meneur des Celtics est absent pour quinze jours seulement. Cependant, on voit à quel point il est la plus grande star de la ligue. La moindre de ses mésaventures devient l’objet des gros titres et cela même au détriment d’un record hors norme. Néanmoins, une question demeure : pourquoi Neil Johnston décide de passer sa frustration sur le pauvre Bob Cousy ?

La Révolution cachée du 16 novembre 1957
Sur son excellent blog, From way Downtown, l’auteur Bob Kuska a partagé un article paru en janvier 1971 dans The Boston Herald rédigé par le journaliste Bob Temple. Pour ce dernier, c’est bien simple, la rencontre entre les Celtics et les Warriors de ce 16 novembre 1957 est le point de départ d’une révolution qui se fait encore sentir aujourd’hui.
Ce jour-là, Russell introduit l’idée de la défense centrale, du tir bloqué, de l’interdiction du drive et du lay up, et du déclenchement de la contre-attaque à des niveaux inimaginables. Cela a finalement conduit à 11 championnats du monde en 13 ans. – Bob Temple
Bob Kuska précise qu ‘ absolument rien ne confirme ces dires qui sont ici la simple traduction de la nostalgie empreinte de romantisme d’un journaliste subjugué par la prestation de Bill Russell. Néanmoins, si le marqueur temporel proposé par Bob Temple est discutable, son point de vue est lui, des plus pertinent.
Effectivement, ce n’est pas ce jour-là que Bill Russell s’est levé en se disant qu’il allait révolutionner la défense en NBA. Cela il l’a fait dès son arrivée dans la ligue et c’est ce qui a fait de lui un champion quasiment invincible. Toutefois, la manière dont il martyrise Neil Johnston ce soir-là a marqué Bob Temple à jamais.
Neil Johnston, ce n’est pas le dernier venu, loin de là. Dans les années 50, il domine et reprend le flambeau de George Mikan dans le rôle du pivot scoreur capable de gagner un titre. Lors de son prime on parle d’un joueur qui aligne 23 points et 15 rebonds de moyenne alors que nous ne sommes pas encore entrés dans l’ère du Pace outrageux et générateur de lignes de stats en trompe-l’œil.
Neil Johnston est quasiment toujours au sommet de la ligue en termes d’efficacité offensive, c’est un véritable crack. Pourtant, Bill Russell lui fait vivre un enfer dans cette rencontre qu’il clôture sur un horrible 1 sur 12. Si ce genre de sortie est habituelle pour Bob Cousy, c’est par contre un réel affront pour Johnston. Pour couronner le tout, son seul panier est inscrit lorsque Russell est sur le banc de touche.
Le geste imparable de cette époque est le bras roulé. C’est bien simple, ce tir est tellement considéré comme injouable que tout le monde en use, voire en abuse. Les joueurs de plus de deux mètres en font leur arme principale et c’est grâce à ce shoot que Johnston a dominé la ligue pendant tant d’années.
Le message qu’il reçoit de la part de Bill Russell en ce jour est simple, cela ne suffit plus. Le pivot des Celtics, grâce à ses qualités athlétiques et sa science défensive, trouve toujours le moyen de contrer ou gêner Johnston. Le bougre a beau chercher les angles les plus compliqués, ce maudit numéro six est sur son chemin prêt à le punir. Désormais, celui qui a pour souhait de scorer sur Russell est contraint de faire preuve d’imagination. Le tir en crochet, même s’il a encore de beaux jours devant lui, ne peut plus être la seule corde à l’arc des intérieurs de NBA.
Cependant, l’impact de Bill Russell ne s’arrête pas là et il change la ligue au-delà du fait d’amener les bigmens à repenser leur arsenal offensif. Quand Bill Russell défend, il le fait en sautant, rien de plus normal me diriez vous. Cela ne l’est absolument pas au milieu des années 50 et cette nouveauté change complètement la donne. Il est fini le temps des tirs pieds collés au sol et des layups ouverts sans contestations aériennes. Une fois encore, pour passer l’obstacle Russell, il faudra être plus imaginatif.
Malheureusement, ils sont peu à avoir de la suite dans les idées et la majorité des joueurs ne savent que faire pour contourner la muraille de Boston. La réponse, c’est Elgin Baylor qui la montre plus tard avec ses arabesques capables de déstabiliser le grand Russell.
Elgin Baylor était différent, ce n’était pas les double-pumps ou triple-pumps qui le rendaient difficile à défendre. C’était qu’il avait l’air d’aller en ligne droite mais ce n’était pas le cas. Il passait juste à côté de vous. La seule façon pour moi de l’arrêter était de déterminer sa ligne et de faire un pas complet au-dessus et d’espérer avoir deviné correctement de quel côté il allait. – Bill Russell
Dorénavant, les joueurs doivent maîtriser leur corps dans les airs pour changer leur tir quand l’ombre de Bill Russell se fait sentir. Les crochets des guards se muent en running hook aux courbes difficilement atteignables. Les pivots sont aussi contraints de reculer de quelques pas pour ne pas se faire piéger encore et encore par l’étau bostonien. Sans oublier, les feintes, le footwork, et le besoin d’être plus explosifs pour tous ceux souhaitant se frotter au meilleur défenseur de l’histoire.
Bien sûr, le champion ultime à ses Némésis, mais la liste des joueurs ayant posé des problèmes à Russell est courte. De son aveux, seul Bill McGill et Bob Rule lui ont mené la vie dure durant sa carrière. Le premier, il ne sait pas dire pourquoi, le second grâce à sa main gauche.
Sa main gauche déclenche un tir si loin de la mienne qu’il me manquait quelques centimètres pour l’atteindre … à chaque fois. – Bill Russell
On note que Bill Russell n’évoque pas un seul instant le nom de Wilt Chamberlain, sans doute pour faire rager celui qui est son rival de toujours. Même si, Russell savait exactement comment manœuvrer le pivot le plus gourmand de l’histoire.
Mais de combien de contres parle-t-on ?
Si Bill Russell choque le monde avec sa défense, c’est qu’il doit certainement faire énormément de contres. Le seul problème, c’est qu’ils ne sont pas comptabilisés. On sait qu’on joue beaucoup plus de possessions que dans n’importe quelle autre période de l’histoire, et que cela impacte les statistiques. Mais on sait aussi, après quatre épisodes, que rien de ce qui a été fait pendant les années soixante n’a été reproduit ou amélioré par la suite.
En effet, dans chaque chapitre, il y a un moment où l’on s’aperçoit que les performances dantesques des sixties peuvent être relativisées. Il en est de même pour les contres. Alors, au lieu de partir des stats des années 60 et de les convertir sur 75 possessions, nous allons faire un alignement sur 130 possessions. Pour cela, on fait appel à mon chouchou : Alonzo Mourning.
Mourning, c’est un bon choix, car c’est un protecteur de cercle complètement fou. L’ancien Hoya de Georgetown a appris à se jeter sur chaque ballon comme un mort de faim, quitte à finir sur un poster. Ensuite, il n’est pas un géant, il ne mesure que 2 mètres 06, comme Bill Russell. Enfin, il est le meilleur contreur de la saison NBA avec le Pace le plus bas de l’histoire.
En effet, en 1999, le Miami Heat ne joue que 84,8 possessions par rencontre. C’est un total ridicule à côté des 120, voire 130 possessions auxquelles participe parfois Bill Russell durant sa carrière. Zo Mourning ne compte que 67 possessions par match, presque la moitié de Russell si on ne veut pas s’embêter avec les virgules. Il est le meilleur contreur de la ligue avec 3,9 blocks de moyenne, si on multiplie ce résultat par deux, on obtient huit.
On peut donc penser que Russell a une moyenne d’au moins huit contres lors des saisons au Pace le plus élevé. L’excavation de box scores des années soixante confirme cette estimation. Car il est arrivé lors de quelques matchs que les blocks de Bill Russell et de Wilt Chamberlain soient comptabilisés. Les échantillons sont plutôt intéressants, avec 112 rencontres pour Wilt et 134 pour Bill Russell. Le résultat est le suivant : 8,8 contres de moyenne pour Chamberlain et 8,1 pour la légende des Celtics.
La conversion de 75 à 130 possessions colle bien aux relevés effectués par les tables de marques, mais il n’est pas impossible que les moyennes du début des années soixante soient plus élevées que cela. Par la suite, le pace baisse, les skills se développent, tout comme le niveau athlétique global. Il devient logique que les performances soient revues à la baisse, mais on peut penser qu’elles restent supérieures à cinq ou six blocks par rencontre.

Oui, mais… les records ?
Il n’existe pas de record officiel pour la période du Run & Gun, qui s’arrête juste avant la saison où l’on commence à prendre en compte les contres et les interceptions. Cependant, un visuel circule depuis des années, avec une ligne de stats hallucinante : un quintuple double. Il s’agit du match du 18 mars 1968, qui oppose les Philadelphia Sixers aux Los Angeles Lakers. Chamberlain affiche 53 points, 32 rebonds, 14 passes, auxquels il faudrait ajouter 11 interceptions et 24 contres ! Effrayant.

Du coup, ce qui est intéressant ici, c’est qu’avec ces informations, on peut calculer le BLK% de Wilt Chamberlain sur cette rencontre, c’est-à-dire le pourcentage de tirs à deux points contrés par Wilt lorsqu’il est sur le terrain. On obtient 19,4 %, ce qui est phénoménal. Pour savoir si cela est surnaturel ou non, il faut comparer cela à des performances plus récentes.
Le 20 novembre 1993, le Orlando Magic affronte les New Jersey Nets et sort victorieux sur le score de 87 à 85. Shaquille O’Neal effectue un match titanesque : 24 points, 28 rebonds et surtout 15 contres. Son BLK% est de 22,2 %. Ce soir-là, le gros Shaq est sur un rythme de 27 contres en 130 possessions. Cela confirme encore l’adage : rien de ce qui a été fait pendant les années soixante n’a été reproduit ou amélioré par la suite.
Si Russell et Chamberlain réalisent autant de contres, c’est que le Pace génère un nombre de tirs incroyable. Il s’en tente jusqu’à 110 au début des années 60, contre 90 de nos jours et seulement 80 lors des années 2000. Les grands contreurs comme Russell et Chamberlain permettent à leurs équipes de récupérer beaucoup de ballons, mais, en proportion, c’est autant que ce que peut faire un défenseur élite dans le basketball moderne.
C'est finalement le parrain de la statistique en NBA, Harvey Pollack, qui réussit à faire en sorte que la NBA comptabilise les contres à partir de la saison 1973/74. C'est un peu tard car le grand Wilt Chamberlain prend sa retraite l'année précédente, laissant la voie ouverte à tous les fantasmes sur le sujet et ils sont encore présent dans de nombreuses conversations.
Si le 16 novembre 1957 n’est pas une date cruciale de l’histoire de la NBA, l’article de Bob Temple narrant son souvenir de jeune homme ébahi devant le talent de Bill Russell nous remet parfaitement dans le contexte de l’époque. Il nous rappelle la nouveauté que constitue la verticalité apportée par Bill Russell. Bientôt accompagné par Wilt Chamberlain, c’est toute la NBA qui se voit contrainte de s’élever dans les airs. Grâce à leurs contres, les deux icônes du Run & Gun ont révolutionné le jeu d’attaque de toute une ligue.
Pour le prochain chapitre, on fait un léger saut en arrière avec la saison 1956/57. Bill Russell et Bob Cousy sont toujours de la partie, mais il est question de la naissance de ce qui deviendra une dynastie et de comment les Boston Celtics remportent leur premier titre.