CHAPITRE 7 - Jerry Lucas, double double et double vie

CHAPITRE 7 - Jerry Lucas, double double et double vie

Le cas de Jerry Lucas est un des plus intéressant de la période du Run & Gun. Car derrière le lustre que laisse transparaître son palmarès et ses statistiques, se cache une carrière à la trajectoire unique.

Celui qui ne voulait pas être là

Jerry Lucas réalise son cursus universitaire dans l’Ohio, il y est une superstar de NCAA aux côtés de son ami et partenaire, John Havlicek. Lors de ses trois saisons sous le maillot des Buckeyes, il obtient un bilan de 78 victoires pour seulement 6 défaites. Son équipe se hisse en finale trois années de suite et remporte une fois le championnat, ce qui l’érige en véritable légende. Il a même une médaille d’or dans son armoire à trophée grâce à un succès avec la sélection américaine lors des Jeux olympiques de Rome en 1960.

Le jeune homme a tout pour devenir la prochaine sensation de NBA, sauf que cela ne l’intéresse pas du tout. Le rythme de vie des pros ne lui convient pas et il préfère ne pas répondre aux appels du pied insistants des Royals qui possèdent ses droits. Pourtant, Pepper Wilson de Cincinnati, déclare être capable de lui faire une proposition qui ne se refuse pas. Devinez-quoi ? Il l’a refusé. C’est une autre équipe, d’une autre ligue qui parvient à le convaincre, les Cleveland Pipers.

La franchise de l’ABL réussit à signer Jerry Lucas grâce à une offre séduisante à ses yeux. Cela commence avec un contrat de 10 000 dollars auquel s’ajoute un portefeuille de 40 000 dollars, un appartement insonorisé, et un calendrier bien moins éreintant que celui de la NBA. L’ABL a des avantages qui ont tout pour lui plaire, car elle lui demande moins de déplacements et moins d’engagements.

Cependant, les Pipers voient une belle opportunité avec sa signature, car la NBA raffole des jeunes talents susceptibles de faire tourner sa billetterie et rater l’occasion d’avoir une star de NCAA comme Jerry Lucas est terrible. C’est pourquoi Cleveland profite de cette occasion pour demander de rejoindre la grande ligue. Tristement pour eux, tout capote à cause de gros problèmes de trésoreries. C’est aussi malheureux pour Lucas qui est contraint de rester une année complète sans jouer.

Pendant un temps, les Royals et les New York Knicks discutent de la possibilité d’un échange, mais c’est bien à Cincinnati qu’il fait ses débuts lors de la saison 1963/64. Si de tels pourparlers existent, c’est que malgré tout son talent, sa réputation est ternie. Est-ce vraiment une bonne idée de donner un gros salaire à un joueur qui ne veut pas être là ?

C’est ainsi que le magazine Sport décide de publier une lettre ouverte signée de la main de John Havlicek. C’est le journaliste Bob Sudyk qui recueille les propos du rookie des Boston Celtics dans ce papier intitulé « Qu’est-ce que Jerry Lucas doit apprendre ? ». Dès les premiers mots de cet article, Havlicek donne le ton sur ce qu’est la vie de basketteur professionnel.

“Jerry si tu n’aimes pas vivre avec tes valises, jouer cent matchs par an, être loin de ta famille pendant de longues périodes, manger des frites et des burgers au petit-déjeuner, dormir dans un avion, et jouer au basketball alors que tu devrais être dans ton lit de l’autre côté du pays. Alors, être un pro en NBA va être très compliqué pour toi.” John Havlicek

Il explique également que s’il veut s’imposer, il doit étoffer son jeu. Son fameux bras roulé qui a fait de lui un ailier dominant en NCAA ne sert plus à rien en NBA. Car dorénavant, Bill Russell et Wilt Chamberlain sont dans la raquette, et ce geste ne suffit plus. Il insiste d’ailleurs sur la présence de Wilt, qu’il décrit comme un colosse à la force surhumaine qu’il est compliqué d’arrêter.

Jerry Lucas aurait pu arriver en NBA avec un statut de superstar, mais il y entre avec tout à prouver. Cependant, certains sont persuadés qu’il peut devenir un joueur majeur comme c’est le cas de la légende George Mikan. Quand les observateurs se demandent s’il n’est pas plus judicieux de l’utiliser comme une sorte de nouveau Elgin Baylor. Mikan, n’a de son côté aucun doute, pour lui, il est impératif qu’il soit un intérieur. S’il est conscient qu’il peut souffrir face à plus grands et plus physiques que lui. Il est néanmoins convaincu des qualités exceptionnelles de rebondeur du futur joueur de Cincinnati.

Jerry Lucas sous le maillot d’Ohio State.
Jerry Lucas sous le maillot d’Ohio State.

La double vie de Jerry Lucas

C’est parce qu’il est un élève remarquable qu’il a pendant un temps souhaité rester proche de son université au point de quasiment faire un trait sur sa carrière NBA. Depuis son enfance, il exerce sa mémoire sans relâche et il développe une capacité d’apprentissage hors du commun, ce qui lui vaut le sobriquet de The Computer. Les anecdotes à ce sujet sont innombrables, on ne s’y attarde pas. L’essentiel est de comprendre que ce jeune garçon brillant à besoin de défi et que son monde ne tourne pas qu’autour d’une balle orange.

Ce qu’il veut, c’est se faire un million de dollars. Alors, en parallèle de sa carrière, il commence une vie d’homme d’affaires. Il crée une chaîne de restaurants nommée Jerry Lucas Beef N’ Shakes. Elle lui rapporte bien plus d’argent que son salaire de joueur et il devient un des tout premiers millionnaires de la ligue. Celui qu’on voyait comme un petit génie de la balle est en fait un prodige de l’entrepreneuriat.

L'enseigne d'une franchise Jerry Lucas Beef'N Shakes
L'enseigne d'une franchise Jerry Lucas Beef'N Shakes

En revanche, cela pose un problème. Il est difficile d’être à la fois un businessman et un basketteur de NBA. Entre 12 et 18 heures de sa journée sont consacrées à la gestion de son fonds de commerce. Il ne pense qu’à cela et ne s’entraîne jamais en été. La partie business de sa vie lui occupe l’esprit constamment, et cela même pendant les matchs. Il songe à prendre sa retraite vers la fin des années 60, car on lui propose 1,5 million de dollars pour le rachat de ses restaurants. Il refuse cette offre qui mettrait un terme à sa carrière à cause des obligations qu’elle engendre.

On commence à se moquer de lui en disant qu’il est le premier joueur NBA actif sur les terrains alors qu’il est en retraite. Jerry Lucas n’a pas la tête au basket et cela se voit et se ressent. Cela a peut-être fortement entamé son rapport avec Oscar Robertson. Les deux hommes finissent par ne plus pouvoir s’encadrer. La relation est toxique et atteint le vestiaire qui se scinde en deux clans, celui de Lucas et celui de Robertson. Année après année, le climat se détériore et la franchise devient la risée de la ligue.

Cincinnati pense trouver la solution avec l’arrivée de Bob Cousy au poste d’entraîneur. Ce dernier organise une réunion avec les deux stars des Royals afin de repartir sur de bonnes bases. En réalité, l’ancien Celtics désire se séparer des deux joueurs. C’est Lucas qui fait ses valises en premier, direction San Francisco.

S’il est au début de sa carrière un des, voire le, meilleur ailier scoreur et rebondeur de NBA. Il est désormais relégué derrière des intérieurs plus impliqués que lui. Dave DeBusschereBill Bridges ou Paul Silas sont en train de poser leur marque et de créer un nouveau standard sur les ailes. D’autres, comme Billy Cunningham, impressionnent par leur variété offensive, alors que Jerry Lucas est plus occupé avec ses carnets de comptes et la gestion de ses fast-foods franchisés.

Quelques exemples de comment la presse voit Jerry Lucas à l'époque, et elle n'est pas toujours tendre avec lui. Beaucoup le trouve, sur estimé.
Quelques exemples de comment la presse voit Jerry Lucas à l'époque, et elle n'est pas toujours tendre avec lui. Beaucoup le trouve, sur estimé.

La Renaissance de Jerry Lucas

Jerry Lucas débarque à San Francisco en octobre 1969. Il ne le sait pas encore, mais il s’apprête à vivre les pires moments de sa carrière. Seulement un mois après son arrivée, il se brise la main droite lors d’une rencontre qui l’oppose aux Los Angeles Lakers. Puis le jour de Noël, il se rend dans l’Ohio pour signer la banqueroute de sa chaîne de restaurant.

En effet, Beef’N’Shakes se porte mal. La marque s’écroule au même rythme que sa carrière. Certains franchisés retirent son nom des devantures pour ne plus être associés à celui qui est devenu un looser aux yeux du public. Ses dettes sont colossales et il ne lui reste plus qu’à officialiser la faillite. Enfin, il connaît également une immense frustration, car désormais il vit seul en Californie loin de sa femme, Treva, et de ses deux enfants qui sont toujours à Cincinnati.

Il se rend compte qu’il est le moment pour lui de souffler. Jerry Lucas vit la tête dans le guidon depuis trop longtemps, avec le basketball, les affaires et les journées de travail interminables. Il décide de lever le pied, ce qui lui est très difficile au début, mais finalement salutaire. Il prend du temps pour lui, joue au golf, visite les parcs nationaux de Californie, regarde la télé ou ne fait tout simplement rien.

Puis, il commence enfin à retrouver ses sensations sur le terrain, mais c’est déjà la fin de la saison. Alors que jusqu’ici il n’a pas montré une grande motivation pour le travail estival, Lucas sort le bois de chauffe. Il décide de perdre du poids pour soulager ses genoux douloureux. Il passe de 115 kilos à 105 en quelques semaines seulement.

Il fait beaucoup d’exercice pour renforcer ses genoux qui ont déjà failli lui faire prendre sa retraite en 1965. Cependant, ce sont des médicaments qui lui permettent de retrouver la pleine puissance de ses articulations. Ces nouveaux anti-inflammatoires sont une bénédiction pour lui, des pilules dont il confesse qu’il ne pourrait avoir une vie normale sans elles.

Jerry Lucas en train de soulager ses genoux douloureux avec d'énormes poches de glace.
Jerry Lucas en train de soulager ses genoux douloureux avec d'énormes poches de glace.

Il ne travaille pas que son physique lors de cet été de 1970. Il obtient les clés d’un gymnase dans lequel il s’enferme pour cogiter sur sa mécanique de tir. Il sait que quelque chose ne va pas, sa gestuelle est défaillante et son tir change en fonction de sa position sur le terrain. Il corrige cette anomalie et se forge un mouvement sûr et fluide.

Toutefois, le plus important est qu’il se découvre une nouvelle mentalité. Il se libère de ce qui était ses obsessions et de l’anxiété constante que générait son envie de faire de l’argent.

« Ma vision a changé. J’ai plus de temps pour ma famille et pour moi-même. Perdre les restaurants a peut-être été la chose la plus chanceuse qui me soit jamais arrivée. J’ai plus d’amis maintenant, de vrais camarades. J’estimais que j’en avais quelques-uns en affaires à Cincinnati, mais il s’est avéré qu’ils n’étaient pas du tout mes copains. Pendant un bon nombre d’années, j’ai pensé que je devais gagner un million. Eh bien, je l’ai fait et je l’ai perdu. Je n’y pense plus. J’ai un esprit tranquille. La vie est amusante pour une fois et mon esprit est plus libre qu’il ne l’a jamais été. » Jerry Lucas

Jerry Lucas est en train de renaître, de retrouver du plaisir pour la balle orange et Frank Mieuli, propriétaire des Warriors, décide de le récompenser avec un contrat de 100 000 dollars. On lui propose de nouvelles opportunités business, avec l’idée de capitaliser à nouveau sur son nom. Il accepte quelques campagnes de publicité mais il est hors de question de s’impliquer plus que cela. Désormais, ce qu’il souhaite, c’est de bâtir une équipe capable de remporter le titre.

Le Chef d’Œuvre de Lucas

Jerry Lucas vient de rebondir à San Francisco, après une saison riche en critiques, il renaît de ses cendres et réalise une seconde année splendide. Cependant, les Warriors décident de se séparer de lui et l’échange contre l’ailier Cazzie Russell des New York Knicks. C’est un trade où les deux franchises ressortent gagnantes.

San Francisco s’offre les services d’un shooteur plus jeune et plus rapide qui colle mieux aux envies de l’équipe. De l’autre côté, New York obtient un vétéran qui peut soulager Dave DeBusschere et Bill BradleyRed Holzman, le coach des Knicks, pense le faire jouer de 28 à 30 minutes par rencontre. Il est même envisageable de le voir au poste de pivot une quinzaine de minutes quand Willis Reed a besoin de souffler.

Cette option devient une nécessité après seulement onze rencontres. Willis Reed souffre d’une tendinite au genou qui l’empêche de jouer pour tout le reste de la saison. Pour les fans, c’est la désillusion, mais Red Holzman calme tout le monde. Il rappelle que l’effectif est plein de talents et qu’il y a Jerry Lucas pour faire le job.

Sans Willis Reed, on ne donne pas cher de la peau des Knicks comme le montre ce dessin d'un homme apportant des fleurs sur la tombe de la franchise new-yorkaise.
Sans Willis Reed, on ne donne pas cher de la peau des Knicks

Le coach de New York ne s’y trompe pas. Après quelques semaines, on se demande même s’il n’est pas une meilleure option que Willis Reed pour remporter un titre. Cette affirmation ne plaît pas à Lucas. Lui qui est capable de retenir tous les mots du dictionnaire ne comprend pas que les gens puissent avoir la mémoire aussi courte à propos de Reed.

“ Tout ce qui s’est passé cette saison a été gratifiant pour moi. Tout, sauf le fait de devoir prendre la place de Willis. C’est un joueur formidable et un vrai gentleman.” Jerry Lucas

Lorsqu’on regarde les Knicks de 1972 de plus prêts, il y a de quoi être surpris par ce que propose cette franchise sur le terrain. Avec les 2 mètres 03 de Jerry Lucas au poste de pivot, les new-yorkais inventent le small ball avant l’heure. Il ajoute à cela une touche supplémentaire de modernité grâce à son shoot. En effet, les journalistes sont stupéfaits par sa nouvelle capacité à tirer de loin.

Cette impression est loin d’être exagérée. Quand on regarde des rencontres de cette période, on remarque que Lucas amorce plusieurs tirs à une distance qui est clairement celle d’un trois points. C’est cette arme qu’il a développée lors de ses séances d’entraînement estivales et elle porte ses fruits. C’est exactement ce qu’on peut lire dans les colonnes du quotidien Newsday, à la différence qu’on s’y enflamme un peu en parlant de tentatives à plus de neuf mètres du panier.

Un petit exemple avec ce match du 1er mars 1973 qui oppose les New York Knicks aux Baltimore Bullets. Dans cette rencontre, Jerry Lucas tente quatre tirs longue distance avec un jolie 2 sur 4. On le voit à la recherche de ces spots lointains mais bien souvent il n’est pas servit alors qu’il est absolument libre. Le pick n’pop n’est pas encore entré dans les mœurs et dans le chaos des attaques de l’ère du Run & Gun, on ne maximise pas sa capacité de tir.

C’est grâce à ce tir extérieur qu’il parvient à rendre fou les pivots adverses, comme cette soirée où Wilt Chamberlain ne savait plus comment faire pour le défendre. S’il sort, il laisse la raquette libre. S’il ne sort pas, Lucas le punit de loin. Du jeu rapide, du small ball, de la défense, des intérieurs qui s’écartent du cercle et pourtant nous sommes bien au début des années 70. Dans ce contexte, Jerry Lucas s’éclate, régale ses partenaires avec ses passes et les Knicks sauvent une saison mal embarquée.

statistiques de New York Knicks alignées sur un match en 100 possessions

L’échec encore

Pour la première fois depuis 1966, Jerry Lucas obtient des votes pour le trophée de MVP. Après des années à négliger sa carrière, la régulière de 1972 parvient à lui offrir un arc de rédemption digne des plus grands films de kungfu. Il ne lui reste plus qu’une chose à faire, gagner le titre.

Pour cela, il doit vaincre les Baltimore Bullets de Wes Unseld et Archie Clark au premier tour des playoffs. La série est disputée, mais le trio Walt Frazier, Lucas, DeBusschere est bien aidé par Earl Monroe. Ce dernier est arrivé en cours de saison, mais n’a pas encore totalement trouvé ses marques en plus d’une blessure qui n’a pas cessé de le gêner. Avec lui en bonne forme, les hommes de la Big Apple l’emportent 4 victoires à 2.

Le round suivant est un véritable défi, puisqu’il faut désormais affronter la meilleure équipe de la conférence Est, les Boston Celtics. Lorsqu’on demande à Jerry Lucas qui est son adversaire le plus difficile à contenir, il répond Kareem Abdul-Jabbar. Mais il ajoute que celui qui lui pose le plus de problèmes est Dave Cowens. La mobilité et la combativité de la jeune recrue des Celtics dérangent le lent vétéran.

Si le Game 1 de cette série est une formalité pour les Knicks, le Game 2 est bien différent. Le sort de la rencontre se joue dans les dernières secondes, mais John Havlicek rate un tir au buzzer. Après le match, Hondo fait le bilan de ce qui a manqué aux Celtics pour l’emporter. Cependant, il glisse un mot au sujet de Jerry Lucas et du problème que causent « les bombes » qu’il est capable d’inscrire. Son shoot extérieur a fait mal aux Celtes dans cette rencontre ou il marque 22 points.

Au bout du compte, Dave Cowens n’est pas assez mûr pour donner des soucis à New York. Comme la plupart des joueurs de Boston, il est trop maladroit pour espérer remporter la série. Les Knicks ne leur laissent qu’une victoire et créent la surprise en se qualifiant pour les finales alors que leur franchise player est à l’infirmerie depuis le début de saison.

Après Boston, les Knicks retrouvent les Los Angeles Lakers. Que dis-je, les légendaires Los Angeles Lakers, auteurs d’une régulière au bilan incroyable de 69 succès pour seulement 13 défaites. Comme les Celtics avant eux, les Californiens sont extrêmement maladroits dans cette finale. Mais cela ne suffit pas à permettre aux Knicks de l’emporter.

New York commet trop de fautes, perd beaucoup de ballons et se fait dévorer au rebond par l’ogre Wilt Chamberlain. Pourtant, Jerry West est totalement à côté de ses pompes avec un affreux 38 sur 117 dans cette série. Mais les Lakers gagnent enfin le titre au grand désespoir de Jerry Lucas.

“Je le trouve assis et désabusé dans le vestiaire. Comme à son habitude, il a deux énormes poches de glaces dans ses mains qu’il tient sur ses genoux pour les soulager. L’espace d’un instant, comme si une alarme venait de retentir dans sa tête, ses mains se lèvent, les poches de glace se retrouvent à hauteur de ses yeux. Puis, ces mains retombent, lâchent les poches qui tombent au sol avec ce bruit distinctif : slosh ! Il laisse transparaître un sourire, un sourire de dépit et dit : trois milles heures de glaces qui partent en fumée. “ Dick Young, New York Daily News

Après sa seconde année à San Francisco, Jerry Lucas déclare qu’il lui reste quatre années de basket dans les jambes. Mais il ne pensait sûrement pas devoir tant donner sur le terrain cette saison. Les poches de glaces sont à ce moment précis le symbole du temps qui passe et de cette opportunité manquée.

Encore une caricature et cette photo elle illustre l'équipement standard de Jerry Lucas, à savoir ses poches de glace.

Enfin

La désillusion de la saison de 1972 finit par disparaître pour laisser place à de l’espoir. Si Jerry Lucas est dévasté par la défaite subie face aux Lakers, il est aussi conscient que les Knicks peuvent gagner le titre en 1973. Cependant, il sait que cela ne peut se faire qu’à une seule condition : Willis Reed doit être en pleine possession de ses moyens. Lucas a tenu la baraque l’an passé, mais pour vaincre les Lakers, l’aide du Captain est indispensable. Lorsque Reed retrouve le camp d’entraînement, il s’adresse à Lucas et lui annonce, ce qui est avec du recul, une véritable prophétie.

“Luke, je sais que je ne vais pas bien jouer en début de saison. Je sais que je ne vais pas bien jouer en milieu de saison. Mais au moment des playoffs, je serai prêt. Je vais me dépasser. Je suis malade d’entendre les gens dire que Willis est fini. Ils disent que je ne serai plus jamais le même. Laisse-moi te dire une chose que les gens ne savent pas à propos de Willis. C’est un sacré type. Willis Reed

Les Knicks terminent la régulière avec un superbe bilan de 57 victoires pour 25 défaites. Jerry Lucas et Willis Reed gèrent leur effort et leurs statistiques sont évidemment loin d’être aussi flamboyantes qu’au bon vieux temps. Ils jouent moins de trente minutes par rencontre et se partagent le poste de pivot. Lucas affiche 10 points et 7 rebonds de moyenne, mais il s’améliore encore à la passe. Il réalise sa plus belle campagne dans le domaine avec 4,5 assists et surtout un AST% de 20,8 %. C’est plus du double de ce qu’il a produit lors de ses sept saisons sous le maillot des Cincinnati Royals.

Les playoffs sont l’exacte réplique de ceux de la saison précédente. Le premier tour oppose New York à Baltimore qui s’incline malgré le renfort d’Elvin Hayes. C’est une nouvelle fois Earl Monroe qui s’illustre dans cette série avec plus de 21 points de moyenne. Le temps de jeu de Lucas chute à 22 minutes, mais il en profite pour inscrire 8 points et prendre 5 rebonds à 75 % de réussite aux tirs. Les Knicks triomphent 4 à 1 sans grande difficulté.

Le round suivant se déroule une fois encore face aux Boston Celtics qui viennent de signer une régulière légendaire avec 68 victoires. Les New-Yorkais s’imposent en sept matchs bien aidés par la blessure à l’épaule de John Havlicek après le Game 3. Jerry Lucas n’est pas très brillant dans ce tour. Tout comme Willis Reed, qui a pourtant promis de se transcender au moment des phases finales. Les intérieurs des Knicks se sont fait manger tout cru par Dave Cowens et Paul Silas, ce qui est un signe peu encourageant pour la suite.

Jerry Lucas a souffert face à Wilt Chamberlain lors de la finale de 1972.
Jerry Lucas a souffert face à Wilt Chamberlain lors de la finale de 1972.

Les petites performances des intérieurs new-yorkais sont inquiétantes, car leur prochain adversaire n’est autre que Wilt Chamberlain et ses Los Angeles Lakers. Le dernier MVP des finales a fait un chantier dans la raquette des Knicks l’an passé et il est aujourd’hui secondé par l’ailier fort Bill Bridges. Autant dire que les bigmens de la Big Apple ont du pain sur la planche. Jerry Lucas réalise son meilleur match lors du Game 1 avec 16 points, 9 rebonds et 5 passes en 24 minutes. Cela comble les manquements de Reed (10 points, 4 rebonds), mais n’empêche pas la défaite.

Les deux compères sont aux abonnées absents dans le Game 2, mais cela ne perturbe pas leurs partenaires qui égalisent à une victoire partout. Lucas ne marque que deux points dans cette rencontre. C’est le même scénario dans le match suivant, avec également deux points. La grosse différence vient de Willis Reed qui score en score 22 avec 10 rebonds en prime.

Ça y est, le Captain est en mission et plus rien ne peut le stopper, il enchaîne 22, 21 puis 18 points pour enterrer les Lakers. Willis Reed prend la lumière pendant que Jerry Lucas officie dans l’ombre. Si son temps de jeu est en baisse, son rôle est déterminant. Il travaille Wilt Chamberlain au corps et l’empêche de réaliser les dégâts de la précédente finale. Tout seul, il n’avait pas pu tenir face au géant de L.A. Cette fois avec Reed de retour en forme (il est même élu MVP de la série), les Knicks s’imposent et Lucas atteint enfin son but.

“ Je pense vraiment que c’est l’équipe la plus intelligente de l’histoire du basket-ball professionnel. Tout le monde dans cette équipe est en constante réflexion. Nous n’avons pas dominé grâce à de la puissance, nous l’avons fait avec finesse. Pour faire cela, nous avons joué un basket-ball intelligent.” Jerry Lucas

New York et Jerry Lucas ne pouvaient que s’entendre. Quel autre public aurait pu lui offrir une standing ovation de deux minutes pour son premier match. L’histoire de ce joueur en pleine résurrection après avoir connu les pires heures de sa carrière a séduit les fans de la Big Apple. Jerry Lucas a trouvé un endroit pour exprimer son meilleur basket en compagnie de joueurs aussi altruistes que lui. Son succès dans ce contexte précis n’en est que plus beau.

Jerry Lucas, Walt Frazier, Willis Reed, Phil Jackson et Bill Bradley après le titre de 1973.
Jerry Lucas, Walt Frazier, Willis Reed, Phil Jackson et Bill Bradley après le titre de 1973.

Conclusion

De nos jours, il n’est pas rare de voir des contenus du type Top 100 All Time. Plusieurs médias en France se sont adonnés à cet exercice compliqué. Dans deux d’entre eux, on peut entendre que la place de Jerry Lucas dans ce top est « indiscutable ». Pourquoi ? Simplement à cause de ses saisons en 20 points et 20 rebonds, c’est sélection All Star, et son palmarès.

Sauf qu’en y regardant de plus près, le cas de Lucas est un de ceux qui peuvent justement susciter le plus de débats. Il passe une bonne partie de sa carrière avec l’esprit ailleurs. Cela impacte ses performances et le vestiaire de son club. Pendant de nombreuses années, il n’a pas été impliqué. Il est même devenu un sujet de moquerie et il en perd son statut de All Star.

C’est pour cela que je commence le format des portraits avec ce joueur. Quand on parle de lui, on parle des anecdotes sur sa mémoire et de ses lignes de stats qui, si elles ne sont pas remises dans leur contexte, ne signifient rien. On ne dit rien de son curieux parcours, de ses difficultés, de sa renaissance, de l’innovation qu’il apporte avec son tir extérieur, comme si les chiffres et les récompenses suffisaient à construire une histoire pour résumer sa carrière.

De fait, nous oublions que c’est finalement son amour pour la balle orange qui lui revient en pleine figure après s’être trop égarée. Il est un des personnages les plus étranges que la ligue ait connu, le premier joueur/entrepreneur, chose devenue si commune aujourd’hui. Il n’avait juste pas de quoi pouvoir assumer cette position à l’époque.

De nos jours, il est aisé pour un sportif de haut niveau de gérer un business, quel qu’il soit, en déléguant ses responsabilités. Lucas n’en avait pas la faculté, il lui a fallu être partout à la fois. C’est cet aspect de sa carrière qui fait de lui un pionnier. Il est celui qui a permis aux athlètes de voir qu’il est possible de réussir financièrement au-delà des limites des parquets et cela dans n’importe quel domaine. Aujourd’hui, les stars du sport vendent leurs noms, créent des entreprises, des marques et suivent ses traces sans même en avoir conscience de cet héritage. C’est sans doute le plus gros legs que laisse Jerry Lucas de son passage en NBA. Mais ceci n’est pas parvenu jusqu’à nous. Le temps nous a fait oublier cette partie pourtant si importante et imposante de sa vie.

La carrière de Jerry Lucas est celle d’un homme qui s’est perdu avant de retrouver du plaisir, de se réinventer et de se trouver un rôle dans une équipe à son image. Cela ne fait peut-être pas de lui un des meilleurs joueurs de l’histoire, mais son parcours est assurément un des plus intéressants de l’ère du Run & Gun. Entre ses doubles doubles et sa double vie, Jerry Lucas a marqué la NBA avec son profil si atypique, sa bonne humeur et sa grande classe, de quoi faire de lui, quoi qu’on en pense, une vraie légende de la NBA.