CHAPITRE 15 - La Revanche de Bob Pettit

CHAPITRE 15 - La Revanche de Bob Pettit

Lors du Game 7 de la dernière finale NBA, il n’a manqué que quelques centimètres au tir de Bob Pettit pour envoyer son équipe en prolongation. L’attaquant le plus formidable de la ligue perd son adresse au pire moment et ne peut qu’observer impuissant la joie des champions, les Boston Celtics. Alex Hannum confirme à l'issue de cet ultime affrontement que les Celtics sont trop forts et que leur esprit combatif a été la clé de leur succès. Cependant, il conclut en disant que ses Hawks regardent vers l’avenir et qu’ils sont déjà en marche pour la prochaine saison. Saint-Louis veut sa revanche.

On dirait le Sud

À Saint-Louis, l’homme de la franchise est assurément Bob Pettit. Du moins sur le terrain. Car en coulisses, l’âme des Hawks n’est autre que leur propriétaire, Ben Kerner. Figure emblématique de la NBA, il a pourtant vu son impact éclipsé par la suprématie des Celtics. Innovateur et visionnaire, Kerner comptait parmi les propriétaires les plus progressistes de son époque. Pourtant, une succession d’événements a parfois laissé croire le contraire.

Saint-Louis se situe dans le Missouri, à la lisière des États les plus ségrégationnistes du Sud. C’est dans ce contexte racial tendu que Ben Kerner décide de transférer celui qui s’apprête à devenir l'icône des années soixante : Bill Russell. En contrepartie, les Hawks reçoivent un pivot aujourd’hui méconnu, Ed Macauley. Avec le recul, cet échange semble catastrophique et il est courant de voir certains propager l'idée que ce transfert a été motivé par des préjugés raciaux.

En réalité, il s'agissait d'une manœuvre réfléchie et d’une opportunité dictée par le nerf de la guerre de tout propriétaire de franchise : la rentabilité. Qu’il s’agisse des Tri-Cities Blackhawks, des Milwaukee Hawks ou de Saint-Louis, Kerner a toujours lutté contre l’endettement. À l'époque, le basketball est loin d'être un sport lucratif et la survie exige de lui des sacrifices. Il faut savoir flairer les bonnes opportunités et, aussi surprenant que cela puisse paraître, céder Bill Russell en était une.

Durant des années, Ed Macauley a été la star des Celtics aux côtés de Bob Cousy. S’il se plaît dans le Massachusetts, son fils souffre d’une méningite spinale et doit être soigné à Saint-Louis. « Easy Ed » souhaite alors se rapprocher des siens et retrouver sa ville natale. Pour Kerner, l'intérêt est double : il récupère l'un des meilleurs pivots des années 50 et celui qui est aussi le chouchou du public. Recruter une star de la ligue née à Saint-Louis, légende universitaire locale et ancien meilleur marqueur des défunts Saint-Louis Bombers, est une bénédiction. C’est, avant l'heure, le retour de l’enfant prodigue, à l'image de LeBron James revenant à Cleveland. D'autant plus qu’à cette période, Bill Russell suscite encore des doutes, même à Boston.

Ed Macauley sous le maillot des St.Louis Bombers en 1950. source : The Post Standard
Ed Macauley sous le maillot des St.Louis Bombers en 1950. source : The Post Standard

Résultat : malgré la défaite lors de la finale de 1957, l’opération est un succès financier. Pour la première fois en onze saisons, Kerner rentre dans ses frais. La billetterie tourne à plein régime et les abonnements au Kiel Auditorium s’arrachent. L'échange s'avère win-win. Boston décroche le titre, tandis que les Hawks deviennent compétitifs et rentables. Ben Kerner a détenu les droits de légendes comme Bob Cousy, Jack Nichols, qui, rappelons-le, fait des études de chirurgien-dentiste en parallèle de sa carrière, et Bill Russell. Mais pour assurer la pérennité de son club et ne pas sombrer sous le poids des salaires, il a dû se résoudre à se passer de leurs services.

Il fallait que je fasse des échanges ou que je vende du matériel comme celui-ci, sinon je ne serais plus là aujourd’hui. Ben Kerner

On comprend alors que le racisme n'est pas le moteur de cet échange, recevoir Macauley était une aubaine autant sportive que financière. Cependant, l'aspect business du basketball professionnel a parfois poussé Kerner à détourner le regard pour préserver l'équilibre de sa franchise. Plusieurs épisodes sont troublants, comme la mise au ban de Cleo Hill et Fred LaCour, ou encore le transfert de Woody Saulsberry et Si Green, survenu seulement un mois après le boycott de Lexington. Dans chacun de ces dossiers, les noms de Clyde Lovellette, Cliff Hagan et Bob Pettit reviennent avec insistance. Bien que Pettit ait toujours nuancé son implication, l’inimitié tenace que lui voue Bill Russell, d’ordinaire respectueux envers ses rivaux, semble ne pas sortir de nulle part.

Le Big Three de Saint-Louis s’est ainsi ému de voir le sulfureux Fred LaCour fréquenter des femmes blanches. Ces cadres ont également grincé des dents lorsque les joueurs noirs de l’équipe refusèrent de participer au match d’exhibition de Lexington. Enfin, Bob Pettit serait à l’origine de la mise à l’écart de Cleo Hill, les vétérans étant particulièrement agacés par le jeu et le comportement du jeune arrière impétueux. Il n’y a là rien de glorieux, et la vérité historique reste difficile à établir avec certitude. Les versions divergent, rendant tout jugement définitif complexe. Évoquer ces zones d'ombre en introduction d'un hommage aux Hawks peut sembler sévère, mais la NBA de l'époque l'est à bien des égards.

Cela dit, il ne faut pas oublier que Ben Kerner fut l'un des trois seuls propriétaires à voter pour l’émancipation des athlètes de couleur. Dès 1946, avec Leo Ferris, il avait permis à Pop Gates de briser les barrières raciales au sein de sa première franchise, les Buffalo Bisons. C'est un geste courageux qui casse le "Gentlemen's Agreement", un accord tacite qui excluait les joueurs noirs de la NBL depuis plusieurs années. Kerner est un progressiste, mais un progressiste qui a parfois fermé les yeux pour ne pas froisser ses stars ni déstabiliser son club. C’est aussi cela, la NBA des pionniers, une ligue en plein essor au cœur de la ségrégation, se heurtant aux limites morales et financières de ses acteurs, et se montrant souvent injuste envers les athlètes noirs.

William "Pop" Gates, sous le maillots des Tri-Cities BlackHawks, le nouveau nom de la franchise de Ben Kerner anciennement appelée les Buffalo Bisons. source : The Rock Island Argus (1947)
William "Pop" Gates, sous le maillots des Tri-Cities BlackHawks, le nouveau nom de la franchise de Ben Kerner anciennement appelée les Buffalo Bisons. source : The Rock Island Argus (1947)

Dans ce championnat, et ce constat reste toujours d'actualité, ne pas être raciste ne signifie pas nécessairement lutter contre le racisme. Dans la ville la plus au sud de la ligue, le climat tendu de l'époque est plus visible qu’ailleurs. La vérité se situe sans doute à l'intersection des récits personnels, des décisions managériales et des guerres d'ego. Il est impossible d'évoquer l'histoire des Hawks de Saint-Louis sans, a minima, en rendre compte.

 Les joueurs blancs n’ont jamais été hostiles envers les Noirs. Un certain nombre d’entre eux étaient en avance sur leur temps en ce qui concerne les mentalités raciales. Mais il y avait trop de joueurs qui ne savaient pas comment gérer la situation. Non pas qu’ils étaient sectaires, c’était simplement qu’ils se contentaient d’accepter les règles sociales. Beaucoup d’entre eux ne disaient pas “Hey si vous ne le servez pas lui, alors vous ne me servez pas moi”. Ils mangeaient leur repas et vous laissaient vous débrouiller seul. Ils faisaient l’autruche et prétendaient que rien n'allait mal. Wilt Chamberlain

Money, Money, Money

Enfin. Enfin Ben Kerner gagne de l’argent mais surtout, il gagne des matchs. C’est sans doute ce qui fait le plus plaisir à ce compétiteur maladif. Dans les gradins, il est facile de le reconnaître : avec sa mine soucieuse, il trépigne sur son siège nerveusement. Il est toujours placé au même endroit, accompagné par sa mère, son avocat, son dentiste, son docteur et d’autres amis. Ensemble, ils réagissent avec virulence à chaque fois que les Hawks sont sanctionnés. Les arbitres les surnomment « The Murderer’s Row », la rangée des meurtriers.

Si Red Auerbach est l’homme aux cigares, Kerner est l’homme à la cigarette. Ce superstitieux tire inlassablement sur sa clope. Quand son équipe mène au score, il fume sa tige jusqu’à se brûler les doigts car, pour lui, elle porte chance. Par contre, si son équipe perd, il se débarrasse de celle qui est selon lui la cause de son malheur pour en allumer une autre qu’il espère être porteuse de meilleure fortune.

Dans la presse, on s'amuse du show Ben Kerner qui vit avec intensité chaque seconde de chaque match. source : Saint Louis Globe Democrat
Dans la presse, on s'amuse du show Ben Kerner qui vit avec intensité chaque seconde de chaque match. source : Saint Louis Globe Democrat

Kerner saute, hurle, insulte ; il est intenable et ses coups de colère sont entrés dans la légende. En cas de défaite, il lui est impossible de trouver le sommeil. Plutôt que de ressasser mille tourments dans son lit, il sort, prend le volant et file à toute berzingue dans les rues de Saint-Louis. Au fil des ans et des déconvenues, cette habitude fait de lui l'une des figures de la vie nocturne de la ville. Il fait partie du décor, et s’il est vu à une heure tardive, pas besoin de regarder le résultat dans la presse car on sait que les Hawks ont sûrement perdu.

Imaginez la scène. Il est très tard dans un bar de Saint-Louis, l’ambiance est sombre, feutrée et enfumée. Une chanteuse de jazz slalome entre les tables suivie par le faisceau d’un projecteur. Soudain, la lumière se braque sur Ben Kerner. Au lieu de s’extasier sur la belle intrigante à la voix suave, Kerner est en train de lire les journaux qui viennent d'être fraîchement imprimés avec une lampe de poche afin de savoir comment les journalistes parlent de son équipe. Contrairement aux autres propriétaires de la ligue, Kerner ne possède pas une affaire d'où il tire sa fortune ; la seule chose qui compte c’est son club, qui est sa seule source de revenus. Les Hawks, c'est toute sa vie.

Alors quand il commence à rentrer dans ses frais et faire son beurre, on peut se dire qu’il en profite pour s’enrichir, mais c’est mal le connaître. Certes, il est de notoriété publique que jouer pour les Hawks c’est être dans l’équipe où les salaires sont les plus bas de la NBA. Ben Kerner est conscient de sa marge de manœuvre et il est compliqué de négocier avec lui. Par contre, tout le monde sait qu’il est le propriétaire le plus généreux de la ligue. Chaque année, il achète une voiture neuve pour ses vétérans, offre des cadeaux aux épouses ou aux enfants des joueurs, il ne rate aucune occasion de faire plaisir.

Après la finale de 1957, il offre une prime de 600 dollars à tous ses joueurs pour compenser la différence avec celle reçue par les vainqueurs. En effet, les champions remportent 2 000 dollars contre 1 400 par tête pour les perdants. Avec cette compensation, les hommes de Kerner sont autant rémunérés que les Celtics. Tous ces petits gestes font de lui un propriétaire aimé et respecté par son équipe, mais cela contrarie ses homologues.

Pour motiver ses troupes, il met en place un système de récompense. Il promet à ses joueurs d’acheter des nouvelles vestes s’ils gagnent cinq matchs de suite, puis s’ils en remportent encore cinq, de nouveaux pantalons. Puis, il propose des pulls et des chaussures. Mais la NBA décide de calmer le jeu et déclare que ce procédé est illégal. La grogne des autres propriétaires oblige le commissaire de la NBA Maurice Podoloff à agir. Ben Kerner se dit prêt à prendre une amende mais il comprend que les autres râlent et avoue qu’il n’aurait pas attendu aussi longtemps pour le faire. Cependant, le boss de Saint-Louis a encore de la suite dans les idées et il s’apprête à offrir un cadeau aux joueurs qui restera à jamais iconique en NBA.

Il n’y a pas que les joueurs qui sont récompensés, le public l’est tout autant. Un soir où les Hawks reçoivent les Celtics, Ben Kerner décide de mettre les petits plats dans les grands en engageant Count Basie pour divertir la foule. Dans son entourage, certains ne comprennent pas ce choix. Quoi qu’il arrive, il y a au moins 9 000 personnes qui vont faire le déplacement pour voir les Celtics. Il vaudrait mieux faire venir le célèbre jazzman pour le match face aux pitoyables Minneapolis Lakers. Mais Kerner a compris comment fonctionne le public et cela lui permet d’avoir la troisième affluence du pays avec une salle de seulement 10 000 places, loin derrière les 14 000 du Boston Garden ou les 18 000 du Madison Square Garden. C’est aussi en cela qu’il est un des propriétaires les plus innovants de son époque.

Mon métier est de commercialiser un produit. Les gens doivent avoir confiance en moi, et je ne peux pas m’attendre à ce qu’ils me rendent service. S’ils sont de bons clients, je dois leur montrer que je l’apprécie. Je leur donne un supplément quand ils ne s’y attendent pas, quand ils savent que c’est un extra. Ben Kerner

Les Changements Majeur de 1957

Les Hawks de Saint-Louis sont dans la continuité de la saison 1956-1957, c’est pour cela qu’une présentation de Ben Kerner est essentielle avant de s’attaquer à la narration de la campagne de 1958. Car entre ces deux exercices, peu de choses ont changé. Le noyau de huit joueurs qui constitue la colonne vertébrale de l’effectif n’a pas bougé. Seul le rookie Win Wilfong parvient à s’intégrer dans la rotation. Les bons coups et bons choix qui permettent à Saint-Louis d’être au top de la ligue sont tous réalisés lors de la saison précédente.

Si l’échange de Bill Russell a permis de récupérer une star locale avec Ed Macauley et de faire vendre des tickets, il ne faut pas oublier l’autre star reçue lors de ce transfert, Cliff Hagan. Si le rookie est discret jusqu’à mi-février, un autre trade lui permet de se faire une place dans le cinq majeur grâce à un coup de malice de Ben Kerner. Tout le monde connaît la force des Hawks : son secteur intérieur. Avec Bob Pettit, Jack Coleman et Chuck Share, les faucons ont des big men efficaces et dominants près du cercle. Par contre, les lignes arrières sont le gros point faible de l’effectif.

Du côté de Minneapolis, un meneur de jeu vétéran et quadruple champion NBA avec les Lakers est en plein désaccord avec sa franchise. Le joueur a bien dépassé la trentaine et son club ne veut pas lui donner le salaire qu’il souhaite. Il s’agit de Slater Martin, petit guard de 1,78 m qui est sept fois All-Star, cinq fois All-NBA et futur Hall of Famer. Il est tout ce dont a besoin Kerner, mais il sait que les Lakers ne monteraient pas un échange de cette portée avec leur concurrent direct de la Western Division.

Kerner et Martin ont un ami journaliste commun. Le boss de Saint-Louis arrive à élaborer un stratagème pour obtenir les services du meneur All-Star grâce à lui. Première étape du plan : entrer en contact avec Martin et lui faire comprendre que s’il rejoint les Hawks, il obtiendra le contrat qu’il réclame. Deuxième partie du processus : Slater Martin doit se faire embaucher par une franchise complice qui doit faire partie de l’Eastern Division. C’est donc Ned Irish, propriétaire des New York Knicks, qui transfère son pivot Walter Dukes et reçoit à la place Phil Jordon et Slater Martin. Troisième acte de ce tour de passe-passe : Martin joue quelques semaines sous la tunique des Knicks histoire de faire illusion. Enfin, Kerner profite d’un déplacement des New-Yorkais à Saint-Louis pour garder Slater Martin et envoyer Willie Naulls vers la Big Apple.

Slater Martin, le meneur est considéré comme le "meilleur petit homme" de la NBA. source : The Houston Post (1957)
Slater Martin, le meneur est considéré comme le "meilleur petit homme" de la NBA. source : The Houston Post (1957)

C’est encore un échange « win-win » ici. Les Knicks manquent cruellement de joueurs capables de tirer de l’extérieur et de rebondeurs ; avec Naulls, ils obtiennent un ailier capable d’aligner 19 points et 12 rebonds de moyenne. Quant aux Hawks, ils ont enfin un meneur capable de tenir le ballon et de résister au pressing adverse. Slater Martin en est parfaitement conscient, il sait qu’il est l’arrière idéal pour ce club et il le fait savoir à ses nouveaux coéquipiers.

Quand les équipes adverses vont faire le pressing, ne soyez pas inquiets. Dribbler est pour moi la partie la plus facile du jeu. Par contre, mettre le ballon dans le panier c’est facile pour vous. Nous sommes de parfaits compléments. 

Le départ de Willie Naulls ouvre les portes du cinq de départ à Cliff Hagan, et l’ailier de Kentucky en profite pour faire son trou dans l’effectif. Il devient même le parfait lieutenant de Bob Pettit lors des playoffs. Il passe de 5 points de moyenne à 17 lors des phases finales. Cependant, l'avènement de Hagan n’est pas le seul chamboulement qui survient après l’arrivée de Slater Martin.

Au mois de janvier, les Hawks n’ont qu’un bilan de 14 victoires pour 19 défaites. C’est trop peu pour Kerner, qui est également un propriétaire connu pour changer d’entraîneur comme on change de chemise. Au revoir Red Holzman, bonjour… Slater Martin. Kerner n’a pas trop le choix : depuis quelque temps déjà, il tourne autour du meneur vétéran Andy Philip pour faire de lui son nouveau coach. Mais l’an dernier, les Detroit Pistons n’ont pas voulu le lâcher et, cette saison, les Celtics ont besoin de lui pour pallier les blessures, notamment celle de Bob Cousy. Sauf que Red Holzman est désormais licencié et personne n’est disponible pour le remplacer.

Slater Martin se retrouve entraîneur-joueur par intérim, mais il ne veut pas du poste. Pourtant, en seulement huit rencontres à la tête de l'équipe, il parvient à mettre en place une formule gagnante. Il fait partie de ceux qui ont compris une chose : pour gagner, il faut courir. Mais pour ce faire, il faut qu’il soit sur le terrain et non pas sur le banc de touche. Kerner doit trouver une autre solution et décide de nommer un autre joueur de son équipe, Alex Hannum. L’ailier de Saint-Louis reste toujours dans l’effectif en tant que joueur; il continue sur les traces de Martin et parvient à mener les Hawks en finale. Ensuite, pour la saison 1958 et après avoir commis un horrible marcher à 12 secondes de la fin du Game 7 de la finale, il décide qu’il est plus prudent de s’en tenir au rôle de coach à plein temps. Pour beaucoup, la nomination de Hannum au poste d’entraîneur est le plus beau coup réalisé par Kerner. Cependant, c’est le transfert de Slater Martin qui est à l’origine de tous ces changements salutaires.

Alex Hannum tout sourire, il annonce qu'il rempile pour une saison de plus à St.Louis. Malheureusement pour lui, Ben Kerner en a décidé autrement.   source : The Los Angeles Time (1958)
Alex Hannum tout sourire, il annonce qu'il rempile pour une saison de plus avec les Hawks après le titre. Malheureusement pour lui, Ben Kerner en a décidé autrement. source : The Los Angeles Time (1958)

La Saison Régulière de 1958

Pour ouvrir le bal, les St. Louis Hawks retrouvent les Boston Celtics lors de la première rencontre de la saison régulière. C’est avec beaucoup d’excitation qu’ils retrouvent le champion en titre, mais une fois de plus, ce sont les hommes de Red Auerbach qui s’imposent dans ce duel. Bob Cousy marque 24 points et Bill Russell fait son chantier habituel avec 20 points, 19 rebonds et de nombreux contres. Les Celtics l’emportent 115-90 ; c’est une déception pour St. Louis qui attendait cette revanche de pied ferme.

Le mois de novembre est une formalité avec un bilan de dix victoires pour seulement quatre défaites. La seule ombre au tableau est une nouvelle défaite face à Boston, 92-88. La presse tente de relativiser cette déconvenue en soulignant que, pour la toute première fois de la saison, Boston n’a pas franchi la barre des cent points. En réalité, les deux équipes livrent une piètre performance avec moins de 35 % de réussite pour les Hawks et seulement 37 % pour les Celtics.

Bill Russell en plein numéro d'équilibriste sous les yeux de ses adversaires, Bob Pettit et Ed Macauley. source : The Telegraph Journal ( 12 Nov 1957)
Bill Russell en plein numéro d'équilibriste sous les yeux de ses adversaires, Bob Pettit et Ed Macauley. source : The Telegraph Journal ( 12 Nov 1957)

En décembre, le sort s’acharne. St. Louis n'arrive toujours pas à s’imposer face aux hommes en vert et s’incline 111-97. Trois victoires à zéro pour les Celtics, et cela commence à faire parler. Heureusement, quelques jours plus tard, les Hawks réussissent enfin à se défaire de leur principal rival avec un succès 97-94. Le héros de ce match est le rookie Win Wilfong. Il est d’abord sollicité sur la ligne des lancers francs pour égaliser à 93 partout. Puis, c’est lui qui réalise un contre décisif sur Bill Sharman pour sceller le sort de cette rencontre. Les Hawks se rassurent : ils peuvent encore vaincre Boston. C’est d’ailleurs la seule équipe de la Western Division à les avoir battus depuis le début de saison.

Le mois se termine en apothéose avec une seconde victoire sur le champion en titre, et cela sans la star Bob Pettit. L’ailier s'est cassé un doigt contre Detroit quelques jours auparavant, mais Cliff Hagan parvient à faire oublier son absence. Avec 31 points, il est l’homme de ce match, bien épaulé par le pivot Chuck Share qui marque 21 points et capte 18 rebonds. Décembre se termine avec un bilan de 12 victoires et 4 défaites, et la satisfaction de s’être enfin vengé de la bande à Cousy.

L’année 1958 commence très bien et les Hawks égalisent à trois victoires partout. Ils profitent de l’absence de Bill Russell pour gagner cette rencontre 102-98 malgré un Bob Pettit encore gêné par sa main. Mais la dynamique est moins bonne, St. Louis tourne au ralenti et le bilan s’en ressent : seulement sept victoires en 16 matchs et Boston en profite pour reprendre l’avantage avec un succès 111-101 en fin de mois. La blessure de Pettit se fait toujours sentir ; il ne marque que 20 points de moyenne, il est moins agressif et cela impacte les résultats de son équipe.

C’est exactement le même son de cloche en février. Bob Pettit score plus avec presque 24 points de moyenne, mais il n’affiche que 36 % de réussite aux tirs. Le bilan à la fin du mois est quasiment le même : 8 victoires et 8 défaites. Pettit sort son meilleur match contre Boston avec 29 points et 26 rebonds pour l’emporter 119-100. C’est après cette rencontre de gala que le jazzman Count Basie donne un concert de plus de deux heures. L’opération est un succès pour St. Louis qui enregistre un record d’audience avec 10 312 spectateurs. Le pari de Kerner est gagnant : il prouve que sa stratégie marketing est la bonne.

L'affiche du concert de Count Basie avec déjà le fameux "presented by", finalement les choses ne changent pas tant que cela. source : St.Louis Globe Democrat (1958)

Seulement sept rencontres en mars pour les Hawks avec toujours des résultats mitigés, 3 victoires pour 4 défaites et un dernier revers face aux Celtics. Après un départ canon, les hommes d’Alex Hannum se sont essoufflés. Ils affichent un beau bilan de 23-10 fin décembre, pour enchaîner sur un 18-21 de janvier à mars. Si la blessure de Bob Pettit est en partie responsable de cette différence entre le début et la fin de saison, elle n’en est pas la seule raison. Un des points faibles de l’équipe est son côté trop « old school ».

Aucun joueur du club ne maîtrise le jump shot, même Bob Pettit a un tir avec les pieds ancrés au sol. Si cela n’est pas rédhibitoire, c’est le signe d’une équipe avec un jeu très typé, même pour la fin des années 50. La plupart des membres de l’effectif sont des vétérans ; c’est même la seule équipe qui a trois titulaires de plus de trente ans. Cliff Hagan en est un symbole, car le sophomore de 26 ans (plus vieux que Pettit) ne jure que par un tir : le bras roulé. Il en use et en abuse comme aucun autre : que ce soit en pleine course pour attaquer le cercle ou à plus de cinq mètres, il ne jure que par lui.

Les Hawks sont à contre-courant de l’histoire. Il leur manque un petit grain de folie mais, bien qu’ils soient sur courant alternatif, ils dominent leur division. Avec 41 victoires pour 31 défaites, ils sont en tête de l’Ouest, bien aidés par des Minneapolis Lakers catastrophiques. Nul besoin pour eux de passer par un premier tour et les voilà directement parachutés en finale de division. Ils doivent affronter le vainqueur de la confrontation entre les Detroit Pistons et les Cincinnati Royals.

Saint Louis en route vers la finale

Detroit et Cincinnati terminent la saison avec le même bilan de 33 victoires pour 39 défaites. Sur le papier, c’est un duel équilibré, mais c’est une tragédie qui décide du sort de cette série. Après la première rencontre gagnée par Detroit, la star des Royals, Maurice Stokes, s'effondre. Quelques jours plus tôt, il a subi un choc à la tête lors du dernier match de la saison régulière, lors d’une collision avec Vern Mikkelsen des Lakers. Lorsqu’il prend l’avion pour retourner à Cincinnati, la pression de la cabine accentue ses douleurs et manque de le tuer. Il est conduit vers les urgences et sombre dans le coma.

Ce qui vient de se passer est d’une gravité absolue, les joueurs ne s’en remettent pas. Du coup, le second match est une purge marquée par 60 fautes pour 95 lancers francs tentés et une bagarre générale dont George Yardley (Detroit) et Jack Twyman (Cincinnati) sont les instigateurs. Les Pistons se qualifient sans gloire pour la finale de la Western Division. C’est sans doute l’adversaire que St. Louis ne veut pas affronter. Lors de la saison régulière, les Hawks se sont imposés neuf fois en douze rencontres face à Cincinnati, contre six victoires en autant de matchs face à Detroit. La bataille pour accéder à la finale s’annonce difficile.

Après huit jours de repos, les Hawks retrouvent la compétition. En toute logique, ils sont en pleine forme pour affronter l'équipe de George Yardley. Toutefois, ils sont obligés de combler un déficit de six points dans le quatrième quart-temps pour s’imposer. L’artisan principal de ce come-back est Cliff Hagan, qui inscrit 11 de ses 38 points dans le dernier quart, auxquels il ajoute 17 rebonds. C’est aussi lui qui défend sur Yardley, limité à 20 points seulement. Bob Pettit ne participe pas à la totalité de la partie, gêné par un « désordre à l’estomac », et s’en retourne au vestiaire avec 16 rebonds mais seulement 14 points à 4 sur 17 aux tirs. Victoire des Hawks 114-111.

Le ton est vite monté entre Hawks et Pistons dans ce premier match, avec un accrochage entre Win Wilfong et George Yardley. source : The Forum (1958)
Le ton est vite monté entre Hawks et Pistons dans ce premier match, avec un accrochage entre Win Wilfong et George Yardley. source : The Forum (1958)

Le Game 2 se dispute à Detroit et, grâce à deux layups du vétéran Slater Martin, les Hawks l’emportent une fois de plus dans la douleur, 99-96. De son côté, Bob Pettit est toujours dans le brouillard avec un 6 sur 18 aux tirs peu glorieux. C’est encore Cliff Hagan qui tient son équipe à bout de bras avec 27 points à 57 % de réussite. Il est le leader de St. Louis en ces débuts de phases finales. Il continue sur cette lancée lors du Game 3 avec 29 points, bien secondé par Ed Macauley. Mais le reste de l’équipe affiche des pourcentages cataclysmiques, ce qui permet à Detroit de gagner par vingt points d’écart. Harry Gallatin (20 points) et George Yardley (31 points) se baladent et infligent une défaite logique à St. Louis sur le score de 109-89. Bob Pettit n’y arrive toujours pas avec un pauvre 7 sur 21.

Le Game 4 est crucial et les Hawks choisissent cet instant pour se remettre sur de bons rails. Après la déroute, c'est une véritable correction qui est donnée aux Pistons. Bob Pettit se réveille : il marque 23 points à 45 % de réussite et c’est tout l’effectif qui suit ses traces avec un pourcentage global de 56 %. Les Pistons sont totalement dépassés et n'inscrivent que 31 % de leurs tentatives. Le score est sans appel : 145-101. C’est, à ce moment de l’histoire, le record de points marqués par une franchise en playoffs.

Le Game 5 est dominé par St. Louis. C’est encore Hagan qui s’illustre avec 36 points, dont 29 en seconde mi-temps. Il est le MVP incontestable de cette série avec 31 points de moyenne à 57 % de réussite. Il comble ainsi les déboires d’un Bob Pettit en grande difficulté qui termine à 35 % de réussite et seulement 18 points de moyenne. De quoi susciter de nombreuses inquiétudes pour la finale face aux Boston Celtics.

L’heure de la revanche a sonné

En début de saison, le journaliste Leonard Koppett offre ses pronostics pour la saison 1958. Pour lui, il n’y a pas de doute : les Celtics sont plus forts que jamais et personne ne peut les empêcher de remporter le titre. Au regard de la saison régulière, il est compliqué de le contredire. Bob Cousy est toujours le meneur le plus fantasque et le meilleur passeur de la ligue, Bill Sharman est au sommet de son art et Bill Russell est le MVP incontestable de la saison avec 17 points et 23 rebonds de moyenne.

Pourtant, les Hawks créent la surprise dès le premier match. Cliff Hagan est encore sur un nuage avec 33 points, mais cette fois Bob Pettit est dans son sillage avec 30 points et 19 rebonds. Alors qu’il ne reste que deux minutes de jeu, Bill Russell marque deux points pour donner un court avantage à Boston : 101-100. Mais Bob Pettit se montre combatif et inscrit un lancer franc, puis un jump shot après un rebond offensif. Bill Sharman ramène les siens à deux points, puis Boston a une chance d’égaliser après un rebond de Russell qui marque alors que le buzzer a déjà retenti : victoire des Hawks 104-102. Pettit a parfaitement joué le coup en forçant Bill Russell à s’écarter du cercle. Hors de sa zone de confort, le pivot celte commet trop de fautes, ce qui l'oblige à passer une bonne partie du quatrième quart-temps sur le banc.

Il n’y a pas eu de gros renforts signés lors de l’intersaison des Celtics, et il n’y a eu aucun ajout lors de la régulière. Enfin, il y a bien cette jeune recrue en provenance de North Carolina State, un arrière qui ne joue habituellement que dix minutes par rencontre, un certain Sam Jones. C’est lors du Game 2 de cette finale que le discret arrière de 24 ans décide de réaliser son record de saison avec 16 points. En seulement 19 minutes de jeu, il marque les esprits par son apport, sa fraîcheur et sa défense de fer. De quoi permettre à Boston de s’imposer facilement 136-112. Cliff Hagan est toujours le meilleur des Hawks avec 37 points mais, cette fois, Bob Pettit est aux abonnés absents avec seulement 19 points, 7 rebonds et un 8 sur 20 aux tirs.

Cliff Hagan s'envole mais il est bien seul dans ce match qui voit les Celtics s'imposer bien qu'il ait inscrit 37 points. source : Houston Post
Cliff Hagan s'envole mais il est bien seul dans ce match qui voit les Celtics s'imposer bien qu'il ait inscrit 37 points. source : Houston Post

Le Game 3 est marqué par un événement lourd de conséquences. Bill Russell fait une chute et se blesse à la jambe droite lors du troisième quart-temps. Il tente de revenir au jeu, mais il ne parvient pas à tenir son poste. Ses partenaires tiennent le coup et recollent au score, mais les Hawks remportent le match 111-108. Bob Pettit fait un excellent match avec 32 points. Il profite du fait que Red Auerbach préfère mettre Bill Russell sur Cliff Hagan en défense. Les Hawks mènent la série et la blessure de Russell change la donne.

Le MVP de la saison est absent pour ce Game 4. La voie est ouverte pour St. Louis, mais les hommes d’Alex Hannum trébuchent et manquent une occasion en or de prendre un avantage décisif. Red Auerbach a complètement chamboulé l’organisation des Hawks en leur concoctant un menu des plus surprenants. En effet, le coach au cigare décide l’impensable et place au poste de pivot... Bob Cousy ! Bien avant Magic Johnson qui remplace Kareem Abdul-Jabbar lors de la finale de 1980, c’est Bob Cousy qui réalise cette performance atypique avec 24 points inscrits, dont 16 dans le deuxième quart-temps. Il prend également 13 rebonds et distille 10 passes décisives pour un triple-double dominateur qui offre la victoire aux siens, 109-98. Il réalise cela bien qu'il soit envoyé au tapis après une énorme faute de Med Park qui, heureusement, ne l’empêche pas de reprendre part au match. Du côté des Hawks, Cliff Hagan est encore et toujours très bon avec 27 points, alors que Bob Pettit retombe dans ses travers avec cette maladresse chronique qui ne le quitte plus : seulement 3 sur 17 aux tirs et une défaite inexcusable.

Bob Cousy au sol, mais Bob Cousy héroïque dans ce match qu'il remporte en sortant de sa zone de confort pour surprendre les Hawks. source : Portland Press Herald
Bob Cousy au sol, mais Bob Cousy héroïque dans ce match qu'il remporte en sortant de sa zone de confort pour surprendre les Hawks. source : Portland Press Herald

Bill Russell est toujours out pour le Game 5, mais cela ne rassure pas les Hawks qui viennent de se faire plier par des Celtics intraitables en défense. Les joueurs de Boston ont ralenti leur rythme de jeu en attaque pour pallier le manque de leur pivot, et cela n’arrange pas les Hawks, car c’est la tactique qu’ils utilisent depuis le début de cette finale. En faisant de même, Boston contrarie les plans de Hannum. Cependant, si Auerbach a fait preuve d’imagination lors de la rencontre précédente, il en manque cruellement dans ce nouvelle acte en proposant le même schéma d’attaque. Cette fois, la tactique tombe à l’eau et Cousy est limité à deux petits points, bien muselé par les prises à deux des Hawks et un Slater Martin en mission. Bob Pettit est encore dans le brouillard avec un 7 sur 21 aux tirs, mais il marque malgré tout 33 points grâce à 19 lancers francs inscrits sur 21 tentés.

Frank Ramsey surnage côté Celtics avec 30 points à 9 sur 16 aux tirs, mais c'est beaucoup plus compliqué pour ses coéquipiers qui sont d’une maladresse folle. Ce n’est pas beaucoup mieux à St. Louis qui plafonne à 34 % de réussite, bien gêné par la défense de Boston. Les Hawks parviennent à creuser un écart de quinze points à la mi-temps et ils mènent toujours de neuf longueurs à moins de trois minutes de la fin du match. Boston pousse mais ne parvient pas à revenir : le score final est de 102-100. St. Louis prend l’avantage trois victoires à deux. Ce même jour, on apprend qu’un certain K.C. Jones abandonne l’idée de rejoindre la NFL et signe un contrat de 10 000 dollars l’année avec les Celtics pour la prochaine saison.

Les deux grands absents du côté des Celtics, "Jungle" Jim Loscutoff et Bill Russell blessé à la cheville droite. Red Auerbach a de quoi se faire du souci. source : The Boston Globe

À la veille du Game 6, le médecin des Celtics prévoit d’examiner la blessure de Bill Russell qui prétend se sentir beaucoup mieux. Depuis son entorse à la cheville, le pivot de Boston a reçu des traitements thermiques à base de bains bouillonnants dans le but de le remettre en forme avant la fin de la finale. Même si, dans l’esprit de tous, cette perspective est peu envisageable.

Je me sens beaucoup mieux. Que je puisse ou non accompagner l'équipe dépend d'une décision du Dr Browne. S'il décide que je peux être d'une quelconque utilité, je m'envolerai pour St. Louis dans le courant de la journée. Je doute de pouvoir aider beaucoup, mais j’aimerais être présent si je peux aider. Bill Russell

Autre fait surprenant survenu le même jour, les Celtics ont reçu l’ordre de descendre de leur avion lors d’une escale à Idlewild (ancien nom de l’aéroport JFK) sur le trajet St. Louis – Boston. Un appel anonyme affirme qu’il y a de la dynamite à bord de l’appareil ; les joueurs sont priés de sortir avec leurs bagages mais, finalement, il ne s’agit que d’un canular. Heureusement, aucun explosif n’est trouvé, laissant l’odeur de poudre au Game 6 qui approche. Les Hawks sont les grands favoris, car les Celtics semblent diminués : Bob Cousy annonce toujours ressentir des douleurs au pied, Bill Sharman se plaint de son genou et Arnie Risen dit souffrir d’un rhume carabiné.

Le chef d’œuvre de Bob Pettit

Le Game 6 commence mal pour St. Louis : l’adresse n’est pas au rendez-vous mais, fort heureusement, il en est de même pour les Celtics qui ne mènent que de trois points au milieu du premier quart-temps ; le score est de 7-4. C’est le moment pour Red Auerbach de jouer sa dernière carte et de faire rentrer sa star : Bill Russell. Mais très vite, il apparaît comme évident que le pivot de Boston n’est pas remis de sa blessure à la cheville. Bob Pettit en profite : il est intenable et inscrit 12 points pour donner l’avantage à son équipe, 22-18. La tension est maximale et la star des Hawks doit absolument rester calme. Il a déjà une faute technique au compteur après s’être énervé et avoir lancé le ballon en l’air, frustré d’être sanctionné d’un marcher par l’arbitre.

Le rythme s’accélère dans le deuxième quart-temps, la jeune garde de Boston se montre avec Sam Jones et Bill Russell. Les hommes en vert sont en tête 31-30, mais St. Louis décide de passer à la vitesse supérieure. Jack Coleman donne sept points d’avance sur une claquette, et les Hawks s’envolent mais se font rattraper avant la pause. Bill Sharman et Tom Heinsohn tiennent la baraque pendant que Bob Cousy est totalement étouffé par un Slater Martin déterminé. Le magicien de Boston ne marque que deux points en première mi-temps, alors que Bob Pettit en est déjà à 21 points. Un dernier tir de Coleman permet à St. Louis de mener 57-52.

Bob Pettit n’a pas fini son récital et il revient des vestiaires pour planter six points consécutifs dès l’entame de la seconde période. Il est bien aidé par Cliff Hagan et les Hawks sont devant de 10 points. Bob Cousy reprend ses esprits et il se met enfin à diriger ses troupes comme il sait si bien le faire. Les Celtics restent dans le match mais tout est difficile pour eux, à l’image de Frank Ramsey qui est bien secoué après un contact rugueux avec Bob Pettit. Le troisième quart-temps se termine sur deux lancers de Lou Tsioropoulos qui ramènent Boston à six points, 83-77.

C’est le même Tsioropoulos qui donne l’avantage à Boston au début du dernier quart-temps après un bon passage de Bill Sharman et Frank Ramsey. C’est à partir de cet instant que la rencontre Celtics - Hawks devient le match Celtics - Pettit. Les visiteurs ont beau se battre comme des diables, l’ailier de St. Louis parvient toujours à remettre son équipe sur les rails. Il reste deux minutes trente à jouer, le score est de 103-98 et Bob Pettit en est à 44 points inscrits.

Il marque encore six points, dont les deux derniers de la soirée pour son équipe grâce à une claquette réussie après un tir raté de Slater Martin. Boston a trois points de retard et il ne reste que seize secondes à jouer. La mission est désormais de ne pas commettre de faute. Les Hawks laissent Bill Sharman marquer deux points sur un double-pas facile puis, sur la remise en jeu, c’est Ed Macauley qui se retrouve en possession du ballon alors que le score est de 110-109. Le pivot de St. Louis protège merveilleusement le ballon et prouve que le faire venir en échange de Bill Russell fut une grande idée. La sirène finale retentit, Ed Macauley pousse un cri et lance le ballon à plus de quinze mètres dans les airs : les Hawks sont champions.

Les dix mille spectateurs envahissent le terrain pour célébrer l’exploit de leurs joueurs. Même le maire de la ville est là et il se fraye un chemin dans la foule pour être un des premiers à féliciter Ben Kerner. St. Louis est une ville qui a souffert de voir de nombreux projets sportifs tomber à l’eau. Après seulement trois saisons, Ben Kerner et ses Hawks offrent à cette ville une scène de joie inespérée.

Dans les vestiaires, un homme ne peut fêter ce moment. Il est assis, une serviette sur le visage, immobile et silencieux alors qu’autour de lui c’est la liesse. Il s’agit de Bob Pettit. L’ailier des Hawks est complètement vidé physiquement et mentalement, au point de ne pas reconnaître son père venu le féliciter. Finalement, il reprend ses esprits et se met à sourire de nouveau. Il faut dire que cette saison 1958 n’a pas été la plus facile de sa carrière. Après un bon début, l'équipe s’essouffle, il se blesse et ne parvient pas à être régulier dans l’effort. En playoffs, c’est la même histoire et ses performances sont en dents de scie, tantôt flamboyantes, tantôt transparentes.

C’est au terme d’un dernier effort extraordinaire qu’il parvient à faire oublier ce maudit dernier tir de la finale de 1957. C’est grâce à ce match incroyable qu’il efface une saison compliquée et pleine de doutes. Désormais, il est celui qui a inscrit le plus grand nombre de points dans un match de finale NBA (50 points), il est aussi le héros de St. Louis. Ce jour de gloire pour la ville est aussi le sien. La foule a du mal à quitter les lieux. Des centaines de supporters attendent devant la porte du Kiel Auditorium par laquelle sortent les joueurs. Les premiers à se montrer sont des Bostoniens, Sam Jones et Bill Russell. Contrairement aux idées reçues, c’est sous les applaudissements que les stars des Celtics tirent leur révérence. Enfin, c’est un Bob Pettit ressuscité qui apparaît et en profite pour célébrer avec les fans.

Après avoir tout donné, on se dit qu’il mérite bien un peu de repos mais ce n’est malheureusement pas ce qui l’attend. Dans deux jours, il commence une tournée de 22 rencontres d’exhibition entre équipes All-Star à travers tout le pays en compagnie de Bob Cousy, George Yardley, Slater Martin, Tom Heinsohn et bien d’autres. C’est un road-trip éprouvant dans lequel il tient le rôle d’entraîneur-joueur pour la sélection de l’Ouest.

Bob Pettit et St.Louis peuvent enfin célébrer. source : Tampa Bay Times

Conclusion

Cet article se termine comme il commence, avec un hommage à Ben Kerner. Comme le dit la presse de l’époque, le pauvre a sûrement plus souffert lors des 15 dernières secondes du Game 6 que lors de ses 15 années de propriétaire de franchise. La légende raconte qu’il n’a rien vu de ces ultimes instants car il a passé son temps la tête dans ses mains. D’autres racontent qu’il s’est carrément évanoui trente secondes avant la fin de la rencontre. Une chose est certaine : il arrive toujours au match avec son costume tiré à quatre épingles et repart toujours débraillé comme un clown en fin de représentation.

Mais si le personnage est drôle, il ne faut pas oublier qu’il est sans doute l’un des plus grands visionnaires de ce sport. S’il est oublié du grand public aujourd’hui, sa patte se retrouve partout dans la ligue, lui qui est le premier à avoir pensé la manière adéquate de faire prospérer un club de basketball sans autres sources de revenues. Ben Kerner a bâti sa franchise pierre par pierre pour en faire un business rentable, et son savoir-faire a inspiré ses successeurs. Il est assez incompréhensible que Kerner ne soit pas reconnu à sa juste valeur pour cela, ce qui renvoie à son ami Leo Ferris. C’est ensemble qu’ils commencent leur carrière dans le monde du basketball professionnel, c’est ensemble qu’ils le révolutionnent et, pourtant, aujourd’hui, personne ne parle plus d’eux. Le Naismith Memorial Basketball Hall of Fame n’a toujours pas jugé nécessaire de les honorer : plus qu’un scandale, c’est une honte.

Vous pouvez dire que je suis optimiste. Je pense que les promoteurs se classent en trois catégories : les industriels comme Fred Zollner avec les Pistons, qui peuvent s'offrir un hobby coûteux, surtout avec sa valeur publicitaire ; les propriétaires d'arènes comme Ned Irish avec le Madison Square Garden ; et les rêveurs, qui pensent que quelque chose va finir par arriver, peut-être l'année prochaine. Si vous voulez me classer, je ne suis pas un industriel, et je ne possède pas d'arène. Ben Kerner (1954)

Souvenez-vous, je disais plus tôt que Ben Kerner avait un dernier cadeau pour ses joueurs. Un présent qui est encore aujourd’hui au cœur de toutes les conversations, de toutes les convoitises, et qui est l’un des symboles ultimes de la réussite en NBA. Il y a une chose qui énerve Ben Kerner après le titre, c’est que la ligue n’offre aucun souvenir aux gagnants, alors que tous les autres championnats le font. Pour remédier à cela, il fait confectionner des bagues incrustées de diamants, pour un coût de 300 dollars par anneau. Il en commande 26, qu’il offre à ses joueurs, aux journalistes qui voyagent avec eux, aux animateurs radio, aux membres du personnel de bureau, au préparateur, au garçon de club, à son avocat, au médecin et une pour lui-même. La fameuse bague dont tout le monde parle, dont tout le monde rêve, c’est à Ben Kerner qu’on la doit. Si le titre de 1958 est celui de la revanche de tout un club et le théâtre du chef-d’œuvre de Bob Pettit, il est également l’élément qui permet de se rappeler au bon souvenir d’un homme imparfait, râleur, superstitieux, anxieux, colérique et grossier, mais extrêmement attachant et visionnaire : Ben Kerner.