CHAPITRE 1 - Shot Clock, l’objet qui a changé la NBA

CHAPITRE 1 - Shot Clock, l’objet qui a changé la NBA

Le 22 novembre 1950, les Fort Wayne Pistons affrontent les Minneapolis Lakers de l’injouable légende George Mikan. Pour l’emporter, le pivot à lunettes doit absolument être tenu à distance du panier. Mais la tactique utilisée par les Pistons pour y parvenir est loin d’être conventionnelle. La stratégie est simple : jouer la montre en conservant le ballon le plus longtemps possible. La rencontre se termine sur le score de 19 à 18 en faveur des Pistons, sous les huées d’un public scandalisé par l’horrible spectacle qui vient de lui être offert. Ironie du sort, l’entraîneur à l’origine de ce plan de jeu, Murray Mendenhall, est surnommé « Run and Gun ».

Leo Ferris : Le père oublié de la Shot Clock et du Run & Gun

La rencontre du 22 novembre 1950 est la caricature poussée à l’extrême d’un mal qui agace les amoureux du beau jeu. Les équipes qui mènent au score ont une fâcheuse tendance à geler le rythme des matchs. Les possessions s’éternisent et les spectateurs en sont les premières victimes. Dans une NBA qui peine encore à trouver son public, cette tactique en irrite plus d’un. Nombreux sont ceux qui veulent agir, mais la question reste : comment mettre un terme à ces fins de parties soporifiques ?

Aujourd’hui, celui qui est crédité comme l’homme ayant révolutionné la NBA se nomme Danny Biasone, dirigeant des Syracuse Nationals. Cependant, il semble qu’il ait oublié qu’il n’était pas seul lors de la création de l’horloge des 24 secondes. Car tout commence lorsque les Syracuse Nationals évoluent encore en NBL.

La situation financière du club est catastrophique, et la faillite menace. Leo Ferris, propriétaire des Tri-Cities Blackhawks et vice-président de la ligue, décide alors de sauver l’équipe de Biasone. Conscient que la NBL ne peut survivre sans concurrence sérieuse, il choisit de leur venir en aide.

Il permet à Syracuse d’obtenir le renfort de Dolph Schayes et Al Cervi. Grâce à cela, la franchise reprend des couleurs et remporte 16 victoires de plus que la saison précédente. Dans la foulée, Ferris parvient à forcer la fusion entre la BAA et la NBL pour créer la NBA.

Comme dans les années 60 et 70, lorsque l’ABA et la NBA se livrent une guerre ouverte, la NBL et la BAA se disputent les meilleurs talents du pays. Lors de l’intersaison 1949, le Fab Five de l’université du Kentucky se retrouve sur le marché, avec notamment ses deux stars : Alex Groza et Ralph Beard. Les deux ligues majeures veulent absolument s’attacher leurs services.

C’est là que Leo Ferris sort l’artillerie lourde. Son plan : offrir une franchise aux vedettes du Kentucky et en faire les actionnaires majoritaires de leur futur club, les Indianapolis Olympians. L’offre est si belle qu’elle ne peut être refusée. La NBL réalise alors un coup de maître en s’adjugeant les services du Fab Five au complet.

La BAA, acculée, n’a plus qu’une option, celle d’accepter la fusion avec la NBL pour ne pas mourir à petit feu. Le coup de force est un coup de génie. Le journaliste John Whitaker qualifiera l’opération de « mariage au fusil de chasse orchestré par le propriétaire le plus influent des États-Unis », Leo Ferris.

De gauche à droite, Ike Duffey, le vice-président de la NBL Leo Ferris, Ned Irish des New York Knicks et Walter Brown des Celtics de Boston. Au centre de l’image se trouve le commissaire de la NBA, Maurice Podolloff.
De gauche à droite, Ike Duffey, le vice-président de la NBL Leo Ferris, Ned Irish des New York Knicks et Walter Brown des Celtics de Boston. Au centre de l’image se trouve le commissaire de la NBA, Maurice Podolloff.

Syracuse intègre la NBA, et Danny Biasone demande à Leo Ferris de le rejoindre. Il accepte, revend ses parts des Blackhawks à son acolyte Ben Kerner et devient copropriétaire des Nationals. À l’époque, il est considéré comme celui qui a révolutionné le basketball professionnel, un véritable génie. Il confirme cette réputation en étant l’architecte du titre remporté par les Nats en 1955.

Ferris sait que le public veut du spectacle et du divertissement. Il est d’ailleurs celui qui a popularisé l’idée qu’assister à un match de basketball devait être un vrai show, avec des concerts, des spectacles ou même des feux d’artifice pour animer la soirée.

Alors, les quatrièmes quarts-temps joués « à l’italienne », très peu pour lui. Le public s’ennuie, et ce n’est pas bon pour un business en pleine expansion. C’est lui qui, contrairement à la légende, décide qu’une rencontre doit voir chaque équipe tenter au moins 60 tirs. Pour que cela soit possible en 48 minutes, une possession ne doit pas dépasser 24 secondes.

L’idée fait son chemin, est adoptée par la NBA et mise en place dès la saison 1954-55. L’année suivante, Leo Ferris quitte son poste et la ligue, pour ne jamais y revenir. Son absence l’efface peu à peu des tablettes, aidée par les rancunes de son ennemi juré Red Auerbach et les négligences répétés de Danny Biasone.

Aujourd’hui, son arrière-neveu, Christian Figueroa, se bat pour que le nom de son illustre ancêtre ne soit pas définitivement oublié. L’impact de Leo Ferris sur le développement du basketball professionnel est déterminant, mais des institutions comme le « Hall of Fame » tardent à lui rendre hommage. Une anomalie des plus honteuses pour cet homme à l’origine de tant de révolutions.

Al Cervi et Joe Lapchick observe ce drôle d'objet issu de la nouvelle règle des 24 secondes.

L'impact des 24 secondes sur les statistiques des années 60

Lors de la saison 1953/54, le Pace est estimé à 90 possessions par rencontre, une fois la Shot Clock installée, ce nombre monte à 103 possessions. La vision de Ferris et Biasone est une réussite. Les deux hommes rêvent de voir chaque équipe prendre 60 tirs, elles en tentent maintenant presque 87 et ce chiffre monte jusqu’à 110 quelques saisons plus tard.

Il est fini le temps où le ballon est conservé indéfiniment en fin de rencontre. Désormais, pour gagner, il faut shooter plus que son adversaire. Dans cette NBA encore maladroite, le nombre de possessions jouées devient la clé du succès avec cette logique primaire, plus on a d’occasions de marquer des points, plus on marque de points.

Ce principe contamine la ligue et se voit poussé à l’extrême lors de la saison 1960/61. Il s’agit de l’année ou le Pace dépasse l’entendement avec une moyenne générale de 127,7 possessions jouées. Les Boston Celtics y réalisent le record inégalable du plus haut Pace enregistré de tous les temps avec 134,4 possessions.

La saison 1956/57 devient un marqueur dans l’histoire du jeu puisque pour la première fois la moyenne générale de la NBA atteint les 110 possessions. Cette tendance tient pendant 17 ans, c’est cette période que j’appelle Run & Gun. L’ère la plus folle jamais vu, ou la contre-attaque est la norme.

Dans ce contexte, les stars qui passent beaucoup de temps sur le terrain affichent des statistiques hors du commun. Cela n’est rien de plus normal quand on sait qu’un joueur majeur de l’époque participe à une centaine de possessions contre environ 75, voire moins, dans les années suivantes.

Et que dire de la caricaturale saison 1961/62 ou Wilt Chamberlain peut atteindre la barre inimaginable de 130 possessions jouées à chaque rencontre. C’est presque le double de ce à quoi peut prétendre Alonzo Mourning lors de la saison la plus « lente » de l’histoire en 1999.

Comparatif entre le nombre de points marqué en 1962 par Wilt Chamberlain sur 75 possessions, et Alonzo Mourning en 1999 sur 75 possessions. Finalement, il n'y a que peu de différence entre les deux joueurs.

Le début d’une nouvelle ère

Avec l’horloge des 24 secondes, la NBA devient plus attractive même s’il y a encore beaucoup de chemin à faire, mais au moins le divertissement est garanti. La nouvelle génération qui arrive à la fin des années 50 et début des années 60, est pleine de promesses. Wilt Chamberlain, Elgin BaylorJerry WestOscar Robertson et tant d’autres réalisent grâce à ce jeu rythmé des records complètement dingues. Ils sont les premiers spécimens de basketteurs plus athlétiques, plus adroits, plus spectaculaires et plus inventifs. Leur impact sur la ligue est phénoménal.

La course devient l’obsession des coachs qui cherchent la victoire. Courir c’est prendre en défaut son adversaire, c’est l’empêcher de mettre en place sa défense. Mais attention, on ne peut pas sans cesse être à cent à l’heure. Il y a aussi des séquences en jeu placé, et dans ces situations, les équipes capables de défendre le plomb font la différence.

C’est pourquoi les fans et observateurs adorent Bill Russell, Wilt Chamberlain, Nate Thurmond ou encore Wes Unseld. Avec leur défense, ils sont ceux qui peuvent faire basculer le cours d’une rencontre. En premier lieu, il y a le rebond, puis la relance qui doit être le plus rapide possible. Enfin, avec leurs contres qui sont distribués à la pelle, ils permettent de gagner des possessions, le bien le plus précieux dans cette nouvelle ère.

Ces phases de jeu placées sont aussi l’occasion de voir d’autres artistes à l’œuvre. Il s’agit d’arrières ou d’ailiers comme Jerry West, Elgin Baylor, Bob PettitSam Jones ou Earl Monroe, toujours présent pour rentrer des tirs d’une difficulté inouïe.

En effet, on est encore loin du basketball tactique comme celui qu’on connaît dans la NBA moderne. Il existe bien des systèmes, mais les Celtics remportent 11 titres avec un playbook qui n’en comprend que six. Il faut alors s’en remettre aux talents d’un homme pour marquer, le plus souvent sur des phases de jeu en isolation.

Il est courant d’entendre que le basketball de cette période, “c’est un autre sport”. Il n’y a pas d’affirmations plus fausses que celle-ci. Ce n’est pas un autre sport, c’est une autre forme de jeu, au même titre que la NBA actuelle avec son Spacing et ses tirs à trois points.

Run & Gun

Alors la série Run & Gun c’est quoi ? C’est l’envie de faire le récit des parcours des équipes et des joueurs en étant le plus proche de la réalité possible. On met de côté les mythes construits autour des chiffres hallucinants et des anecdotes trop incroyables pour être vraies.

On se concentre sur les avis des journalistes et observateurs de l’époque pour se rendre compte que les nombres cachent souvent des trajectoires plus compliquées qu’il n’y paraît. Car de nos jours, cette période est encore trop souvent racontée hors de son contexte.

Je ne parle pas du contexte historique, celui de la ségrégation ou des batailles sociales qui rythment les années 60, mais bien celui du jeu et des expériences de ses acteurs. Toutes les statistiques, aussi incroyables soient-elles, ne peuvent être comprises et expliquer que si l’on réalise pourquoi elles sont possibles.

Maintenant que vous comprenez comment le jeu s'est sensiblement accéléré grâce à l'horloge des 24 secondes, il est temps de passer à l'étape suivante avec le Chapitre 2. Avec l'aide de John Havlicek, je vous explique comment comprendre et nuancer les statistiques des meilleurs scoreurs de l'ère du Run & Gun.