CHAPITRE 3 - Des Rebonds, comme s’il en pleuvait

CHAPITRE 3 - Des Rebonds, comme s’il en pleuvait

Après avoir compris l'inflation du scoring dans le Chapitre 2, intéressons-nous à l'autre grand domaine statistique du basketball : le rebond. La barre des 30 rebonds est dépassée par un joueur à 427 reprises dans l’histoire de la NBA. Ce chiffre n’est pas si étonnant quand on sait que la ligue a presque 80 ans d’existence. Par contre, si l’on précise que cela est survenu 392 fois entre 1957 et 1973, l’information devient plus intrigante.

Encore une histoire de possessions ?

De 1980 à nos jours, une star participe de 70 à 80 possessions à chaque rencontre, quand les vedettes des années 60 en jouent, dans certains cas, jusqu’à 130. Comme nous avons pu le voir dans les deux premiers épisodes, aligner leurs statistiques sur 75 possessions permet de mieux visualiser leur rendement offensif. Toutefois, on ne peut pas en faire de même avec les rebonds.

Lors de l’ère du Run & Gun, une équipe score moins de cent points pour cent possessions. Parfois, la ligue s’approche de cette marque, mais sans jamais réussir à l’atteindre. Si les scores sont élevés, c’est uniquement grâce au pace. Les joueurs de NBA ne sont pas encore des monstres d’efficacité. Il n’est pas rare de voir des clubs afficher moins de 40 % d’adresse aux tirs.

Le graphique nous montre l'énorme différence entre l'offensive rating des années 60 et celui enregistré dans la NBA moderne.

Si, au fil des saisons, l’Offensive Rating global s’améliore, il demeure inférieur à celui des décennies à venir. Alors, quand on convertit les moyennes de points sur 75 possessions, on reste dans quelque chose de similaire à ce que connaît la NBA moderne. Mais avec les rebonds, ce n’est pas du tout pareil. Les mêmes causes ne produisent pas les mêmes effets, comme en témoigne le graphique suivant.

Le graphique nous montre la différence entre la moyenne de la ligue au rebond depuis 1980 et les moyennes enregistrés dans les années qui sont beaucoup plus élevées. Environ 43 rebonds par équipe depuis 1980 contre 73 en 1962.

La première chose que l’on remarque, c’est l’écart immense entre la moyenne de rebonds disponibles durant le Run & Gun et celle observée depuis 1980. À partir de cette date, les statistiques se stabilisent entre 40 et 45 rebonds par équipe, alors que ce chiffre atteint les 73 en 1960 et 1961.

Il n’est donc pas surprenant de constater que le record absolu de rebonds captés par une équipe a été réalisé par les Boston Celtics en 1960, avec 112 rebonds. La plus haute marque de l’ère moderne appartient aux Indiana Pacers, auteurs de 71 prises en 1991. Leur adversaire ce soir-là ? Les Denver Nuggets de Paul Westhead, apôtre du jeu rapide.

Dans une NBA qui freine le rythme, lui appuie sur l’accélérateur. Son équipe court dans tous les sens, mais ne défend pas un kopeck. Face à Indiana, le match s’emballe et atteint les 126 possessions jouées, comme en 1960. C’est dans ce contexte que les Pacers peuvent gober 71 rebonds.

L’adresse des deux équipes est en revanche bien meilleure que celle de leurs aînés. Cela se traduit par une trentaine de rebonds disponibles en moins que lors de la confrontation Celtics–Pistons en 1961.

On note également que Detroit s’est fait manger tout cru par Boston, qui prend 52 rebonds de plus que la franchise du Michigan. Les Pacers, eux, n’en ont que treize de plus que leurs adversaires. Même avec un pace élevé, les conditions ne permettent plus d’atteindre les mêmes records.

On comprend bien que la maladresse de l’époque et le rythme de jeu faisaient exploser la quantité de rebonds, qui elle même provoque plus de possessions. Sur le graphique, la partie bleue représente leur nombre pour 100 possessions. On constate que cette seule zone se situe déjà bien au-dessus de la moyenne générale depuis 1980. Même si l’on ramène uniquement cette partie à 75 possessions, on reste largement au-dessus des standards actuels.

Il y a aussi la zone verte du graphique, celle qui illustre tous les rebonds pris au-delà des 100 possessions. C’est un bonus non négligeable, qui montre à quel point la période allant de 1957 à 1973 est hors du commun.

En 1960 et 1961, on observe 26 % de rebonds supplémentaires par rapport à la moyenne de la ligue depuis 1980. Cet écart est si important que la conversion des statistiques sur 75 possessions donne encore un résultat faussé.

Le Cas de Wilt Chamberlain

L’exemple de Wilt Chamberlain est le plus explicite. De toute façon, quand on parle des années 60, ses statistiques reviennent toujours sur le tapis. Alors, autant s’en servir et les démystifier tout de suite, comme ce fut le cas avec le scoring. Wilt Chamberlain affiche la moyenne de rebonds la plus impressionnante de l’histoire, avec 22,9 unités. Le graphique ci-dessous présente ses chiffres rapportés à 75 possessions.

Le graphique présente les moyenne brutes au rebond de Wilt Chamberlain alignées sur 75 possessions.

Malgré cela, Wilt garde la plus haute moyenne All-Time, en se situant autour des 15 rebonds par rencontre. Pour comparer, Dennis Rodman, autre grand rebondeur, est à 13,1 rebonds en carrière. Mais on l’a vu un peu plus tôt, les résultats de Chamberlain bénéficient toujours d’un bonus après conversion. Alors, comment faire pour juger ses performances ?

Le 8 décembre 1961, Chamberlain saisit 43 rebonds lors d’une défaite 151 à 147 face aux Los Angeles Lakers. Cette rencontre est la deuxième marque All-Time en ce qui concerne les rebonds cumulés par deux équipes, avec 188 prises. Pour mieux aborder ces chiffres, utilisons les statistiques avancées avec le REB%. C’est tout simplement le pourcentage de ballons captés par rapport au nombre de rebonds disponibles.

Lors de cette partie en trois prolongations, qui s’étale sur 63 minutes et que Wilt joue de bout en bout, il affiche un REB% de 22,8 %. C’est une belle réalisation, mais loin d’être surnaturel. Pour son époque, c’est très fort, car hormis Bill RussellWalt Bellamy ou Bob Pettit, personne ne peut rivaliser avec lui à ce moment précis.

On oublie souvent que c’est un championnat qui ne comporte que huit ou neuf équipes et que seulement une centaine de joueurs foulent le parquet chaque saison. Avoir uniquement quatre rebondeurs élites en 1960, cela veut dire que la moitié de la ligue en possède un dans ses rangs. C’est à peu près toujours le cas dans la NBA moderne.

De plus, la NBA est encore composée d’athlètes qui n’ont de professionnels que le nom, et la génération draftée avant 1957 reste majoritaire jusqu’en 1963. Au fil des ans, l’adresse fait un bond, le niveau physique s’améliore et le réservoir de talents devient de plus en plus important.

Quand j’ai commencé, il n’y avait que huit équipes, et la plupart de ces clubs n’avaient que deux ou trois joueurs exceptionnels. Les huit autres étaient médiocres. Aujourd’hui, avec une douzaine d’équipes dans les deux ligues (ABA et NBA). La plupart des franchises ont de la profondeur. Elgin Baylor

Malgré toutes ces évolutions, Chamberlain reste le meilleur rebondeur de la NBA tout au long de sa carrière. Si ses capacités au rebond ne sont pas uniques dans l’histoire, on ne peut pas lui enlever son indéniable domination sous les paniers.

Enfin, il est obligatoire de dire un petit mot au sujet du record absolu avant de poursuivre. Le 24 novembre 1960, les Boston Celtics s’imposent 132 à 129 face aux Philadelphia Warriors. Si Bill Russell rentre chez lui victorieux, il a sûrement dû passer une mauvaise nuit.

En bon compétiteur, il n’a probablement pas beaucoup aimé que Wilt Chamberlain lui prenne 55 rebonds sur la tête. Ce soir-là, 149 sont disponibles, ce qui donne un REB% de 36,9 %. C’est une superbe performance, mais qui, là encore, n’est pas un record en NBA.

Wilt Chamberlain : le meilleur rebondeur de l’histoire ?

Wilt est bien entendu également détenteur de la plus grosse moyenne de rebonds sur une saison, avec 27,2 prises en 1961. Son REB% pour cette même année est de 19,9 %, ce qui en fait la 197e performance All-Time. On passe de quelque chose d’incroyable à quelque chose de très fort, mais de moins grandiloquent.

Le graphique compare les pourcentages de rebonds captés en carrière par Wilt Chamberlain à ceux d'autres grands rebondeurs comme Clint Capela, Rudy Gobert ou Moses Malone.

Sur ce graphique, on observe les stats avancées en REB% de Chamberlain, mises en perspective avec les résultats en carrière d’autres forts rebondeurs de NBA. Pour information, Dennis Rodman se situe hors des radars avec un REB% de 23,4 %, juste derrière Andre Drummond avec 25 %.

Ce comparatif n’est pas présent pour montrer qui est le meilleur. Il permet de se rendre compte que les moyennes records de Wilt ne sont pas des anomalies. Elles sont simplement réalisées dans un contexte particulier qui nous a fait penser qu’elles étaient extraordinaires.

On peut alors jeter un œil du côté des joueurs avec un REB% entre 19 et 20 %, pour un temps de jeu d’environ 36 minutes, et voir quelle quantité de rebonds ils captent. C’est une bien belle liste remplie de noms prestigieux, dans laquelle s’inscrivent les accomplissements de Wilt Chamberlain.

Les statistiques des stars des années 60 divisent. Pour certains, elles sont possibles, car c’est une ligue de plombiers. Pour d’autres, c’est simplement dû au fait que Wilt est un géant au milieu de nabots qui font la moitié de sa taille. Autant de poncifs vus et revus sur les réseaux sociaux, voire prononcés par des joueurs de NBA actuels.

Ces nombres fous résultent d’un style de jeu et d’un contexte qui ont généré une inflation statistique unique en son genre. Normaliser ces chiffres, c’est ouvrir une porte vers une meilleure compréhension de cette période et de ses acteurs, afin d’éviter de juger cette époque comme un pan faible de l’histoire de la NBA.

Par contre, le vrai problème de l’ère du Run & Gun est d’être parasitée par trop de records qui tendent à nous faire croire qu’elle est médiocre. La dynastie des Celtics, avec ses 11 titres, cache une compétition plus rude qu’il n’y paraît. Les exploits de Chamberlain donnent l’impression qu’il se balade dans les raquettes sans aucune adversité, alors que la réalité est bien plus complexe.

Le Run & Gun souffre d’un traitement unique, qui repose entièrement sur notre vision de ces statistiques extraordinaires. Certains les regardent en disant que c’est la preuve de la supériorité de cette époque, quand d’autres les utilisent pour prétendre que c’est la preuve de sa faiblesse. Mettre à niveau ces chiffres, c’est balayer ces regards biaisés pour faire cette chose jugée blasphématoire : comparer.

Mon point de vue est que cette période en a besoin pour être comprise et appréciée. Car en la décrivant comme un objet bizarroïde et incomparable, tel un « autre sport », on la range sur le côté et on la laisse prendre la poussière. Cette ère formidable ne mérite pas ça.

Alors oui, désolé, Wilt Chamberlain n’est pas le meilleur rebondeur de l’histoire et il ne tournerait pas à 20 rebonds par match de nos jours. Cela brise peut-être les fantasmes de certains qui le pensent (et croyez-moi, ils sont nombreux). Cependant, il fait partie de l’élite dans ce domaine, et cela toutes générations confondues. C’est déjà un accomplissement extraordinaire, qui suffit à prouver sa grandeur.

Il en est d'autres que les statistiques des années 60 n'ont pas mis en valeur. Il s'agit des meilleurs passeurs de l'ère du Run & Gun, découvrez pourquoi dans le prochain chapitre.