CHAPITRE 16 - Shai Efface Wilt
Wilt Chamberlain est sans doute l'un des joueurs NBA qui possèdent le plus de records. Mais en ce mois de mars 2026, la nouvelle génération de stars NBA décide de marcher sur ses plates-bandes, en commençant par le MVP en titre : Shai Gilgeous-Alexander. En effet, le Canadien vient d’effectuer une série de plus de 126 rencontres avec au moins 20 points inscrits, une performance toujours en cours qui efface le nom de Wilton Norman Chamberlain des tablettes.
La fin de série de Wilt Chamberlain
Le 21 mars 1963, au lendemain du match entre les San Francisco Warriors et les St. Louis Hawks, personne n’évoque la fin de la série de 126 rencontres à 20 points ou plus de Wilt Chamberlain. Le fait est qu’à ce moment-là, personne n’a conscience qu’un record vient d’être posé et qu’il ne sera battu que 63 ans plus tard. Même Harvey Pollack, qui est le grand gourou des statistiques à l'époque n'a pas noté ce qui vient de s'achever. Ce qui surprend les journalistes, c’est l’éjection du Stilt pour deux fautes techniques après seulement quatre minutes de jeu.
En début de match, le Warrior Wayne Hightower prend deux fautes rapidement et cela ne plaît pas du tout à Chamberlain. Le géant le fait savoir à l'arbitre Leo “Red” Oates: première faute technique. Wilt ne se décourage pas et continue sa diatribe envers les compétences de l’officiel : deuxième faute technique et éjection pour “conduite antisportive”. San Francisco doit maintenant composer tout le match sans son pivot vedette qui tourne depuis le début de saison à 47 points de moyenne. St. Louis s’impose sur le fil 116-115, grâce à 37 points de Bob Pettit surpris par des Warriors boostés par la perte de leur leader.

En découvrant que la série de Wilt s’interrompt de cette manière, je me suis demandé jusqu’où il serait allé sans cette éjection. C’est là que la recherche devient intéressante. Sur le coup, je me dis qu’il peut aisément avoir 50, voire 100 matchs gâchés par cette sortie stupide. En réalité, ce sont "seulement" 22 rencontres supplémentaires qui auraient été potentiellement ajoutées à son compteur, la faute à un incroyable back-to-back-to-back-to-back.
Alors rassurez-vous, ce n’est pas moi qui me suis emmêlé les pinceaux avec un copié collé, on parle bien d’une série de quatre matchs en quatre jours. Le périple infernal de Wilt commence à domicile avec une défaite contre les Boston Celtics 118-135. Wilt n’est pas très loquace lors de la première mi-temps, bien défendu par Bill Russell. Ce dernier écope de sa quatrième faute au début du troisième quart-temps. C’est son remplaçant Clyde Lovellette qui doit s’occuper de Wilt. Et pour Lovellette, s’occuper de quelqu’un a un sens tout particulier. C’est ainsi que le rugueux pivot celte entre en jeu et envoie Chamberlain au tapis dans la foulée. Le géant se relève le poing fermé, prêt à abattre le marteau de Mjöllnir qui lui sert de main sur celui qu’on surnomme JellyBelly ou encore The Big Turkey : la grosse dinde.
L’ambiance tourne vite à la foire d’empoigne, Wilt pourchasse Lovellette qui s’est échappé immédiatement après son geste façon Kevin Garnett. C’est finalement le bagarreur en chef des Celtics, Jim Loscutoff, qui se voit expulsé alors qu’il n’est même pas sur le terrain. Les commentateurs n’ont pas vu ce qu’il a fait, ils ont cependant pu l'observer quitter les lieux les poings serrés et levés vers le ciel en signe de défi envers le public déchaîné de San Francisco. Plus tard, c’est Bill Russell qui reste complètement inerte de longues minutes, allongé sur le sol après un autre mauvais coup, avant de terminer la rencontre avec 25 points et 33 rebonds. De son côté, Wilt signe 40 points et 38 rebonds dans la défaite.

Après avoir traversé le pays de part en part, San Francisco rencontre les New York Knicks de Richie Guerin. Une fois de plus, la rencontre se joue sous haute tension. Les Knicks mènent 90-87 alors qu’il reste moins de cinq minutes à jouer. C’est le moment qu’ils choisissent pour mettre la pression sur Chamberlain. Ils interceptent deux passes qui lui sont destinées avant de lui voler deux ballons dans les mains. Chacune de ces pertes de balles se convertit en panier, New York s’envole au score et ne sera jamais rattrapé. Wilt l’a mauvaise et ses commentaires d’après match prouvent sa frustration.
« Nous avons perdu beaucoup de matchs serrés de cette façon. Ils m'ont volé le ballon quatre fois et ils ont fait faute sur moi à chaque fois. Je me faisais bousculer et pousser, et Nordmann me tenait le bras. Je ne sais pas ce que faisait l'arbitre ; il était juste derrière moi à regarder, mais il n'a pas sifflé de faute. C'est comme ça depuis que je suis dans cette ligue. Il y a un règlement pour moi et un autre pour tous les autres. Je ne peux pas le comprendre. Les règles disent qu'on n'est pas censé jouer en zone, mais ils ne font pas de l'individuelle contre moi. Chaque fois que j'avais les mains sur le ballon, j'avais trois ou quatre joueurs autour de moi. Ils pourraient tout aussi bien légaliser la zone. J'en ai assez d'en parler. Tout le monde pouvait voir ce qui se passait là-bas, mais rien ne sera fait à ce sujet. »
C’est le même son de cloche pour Bob Feerick, l'entraîneur des Warriors, qui s’est vu expulsé de la rencontre après avoir envahi le terrain pour confronter les arbitres. Pour lui, il n’y a pas de doute, ce sont les officiels qui lui ont coûté le match et il a du mal à cacher sa colère. Les Knicks l’emportent 103-96 malgré 37 points et 18 rebonds de Wilt Chamberlain. Mais pas le temps de se remettre, les Warriors prennent la direction de Chicago pour affronter les Zephyrs de Walt Bellamy et Terry Dischinger.
Il n’y a pas grand-chose à dire sur ce match, si ce n'est que Wilt n’a pas pris de coup lors de celui-ci. Les Zephyrs sont une équipe de bas de tableau et Terry Dischinger n’est pas dans un bon jour, bien défendu par les Warriors. Aussi surprenant que cela puisse paraître, c’est sur un tir à plus de sept mètres que Chamberlain scelle le sort de la rencontre pour donner un avantage crucial à son équipe. C’est une tentative osée pour un joueur qui est un shooteur catastrophique et qui, en plus de cela, vient de signer un horrible 14 sur 43 aux tirs dans ce match. Victoire de San Francisco 92-88, avec 34 points et 22 rebonds pour le Stilt.
Avec 14 tirs inscrits sur 43 tentatives, on constate que le géant californien commence à tirer la langue lors de ce road-trip. Face à St. Louis, il ne tente que quatre tirs lors de la première mi-temps. Mais souvenez-vous, c’est face aux Hawks qu’il se fait expulser quelques semaines plus tôt. Si l'on en croit John Archibald du Saint Louis Post-Dispatch, Wilt n’a pas joué ce match à fond. Il s’est contenté de faire acte de présence sans aucune motivation pour le jeu. Après la rencontre, il se montre taiseux et il snobe les journalistes avec de courtes réponses à leurs questions. Pour Bob Feerick, le problème vient du calendrier.
« C'est le calendrier. Nous avons joué dans quatre villes au cours des quatre derniers jours, y compris un match samedi soir à Chicago. Les joueurs ne se reposent pas correctement quand ils doivent vivre ainsi, et Chamberlain est très fatigué. Il a bien joué contre Chicago. »
Les St. Louis Hawks s’imposent 126-107, avec un Chamberlain limité à 13 points et 12 rebonds seulement. Si Feerick met en cause le rythme soutenu des matchs, ce qui peut parfaitement être le cas, le mal semble être plus profond. Chamberlain n’y arrive pas cette saison, les Warriors multiplient les défaites et son comportement est pointé du doigt par les observateurs. Une source nommée “un sage vétéran de la NBA”, ce qui est certainement l’équivalent d’un « GM anonyme » de nos jours, déclare ceci :
« Si Wilt jouait avec Boston de la même manière qu'il le fait avec San Francisco, les Celtics perdraient aussi. »
La source est peu fiable, mais le constat est réel. Wilt affiche plus de 44 points de moyenne, mais son jeu est devenu caricatural. Il se contente de zoner autour du cercle et l'attaque des Warriors ne passe que par lui. Le manque d’imagination de coach Feerick couplé au manque d’implication de Chamberlain aboutit à un résultat peu enthousiasmant visuellement et à un bilan catastrophique de 31 victoires pour 49 défaites. C’est une véritable honte pour celui qui doit être le nec plus ultra de la ligue, son joueur le plus dominant. Lors de cette saison 1962-1963, Wilt confirme par son comportement les doutes qu'ils suscitent malgré une saison historique à plus de 50 points de moyenne. En tout cas, cela ne risque pas d'arriver à Shai Gilgeous-Alexander qui profite d’un calendrier moins diabolique ne l’obligeant pas à jouer quatre matchs en quatre jours tout en traversant tout le pays. De quoi pouvoir, et on l’espère pour lui, offrir un nouveau record capable de tenir plus de soixante ans.
March Madness
Ce n’est pas la seule fois que le nom de Wilt Chamberlain est évoqué lors de ce mois de mars 2026. En effet, d’autres de ses records le placent au cœur de l’actualité NBA. Il y a d’abord la série de neuf victoires à plus de 40 points de moyenne de Luka Doncic et, bien entendu, les 83 points de Bam Adebayo, une performance dantesque qui a beaucoup fait réagir. Tout a été dit ou presque à propos de ce record, notamment que le match entre le Miami Heat et les Washington Wizards fut une purge. Pourtant, c’est une chose qui devrait en théorie ravir ceux qui se sont tapés sur le bidon en disant qu’il n’y a pas de vidéos des 100 points.
Car s’il existe une rencontre qui ressemble au record mythique de Wilt, c’est bien celle du 10 mars entre le Heat et les Wizards. Le cocktail est le même : un coach qui laisse son joueur sur le terrain ; des coéquipiers qui gavent de ballons leur star ; un adversaire calamiteux ; et une fin de match horrible ponctuée par une série de fautes et de lancers francs indigestes. C’est simple, on ne peut pas faire plus ressemblant. Mais une des choses très peu dites au sujet de ce carton offensif, c’est ce qui rend un tel exploit possible, à savoir la forme du jeu actuel.

Là encore, c’est un point commun avec le record de Wilt Chamberlain. S’il peut marquer 100 points, c’est aussi et surtout à cause du rythme infernal pratiqué à son époque. Puis c’est le pacte avec son coach Frank McGuire qui lui permet de jouer chaque minute de chaque match. Ensuite, c’est le fait que les Knicks se retrouvent sans vrai pivot, ce qui permet à Chamberlain de se retrouver face à Cleveland Buckner, un joueur quelconque qui ne dispute que 68 matchs dans sa carrière. Enfin, ce sont ses équipiers qui décident de voir combien il peut en planter avec l’objectif qu’il en score 100.
Mais tout cela ne peut fonctionner si, et seulement si, tout ce mélange se produit dans un match de l’ère du Run and Gun où Wilt peut participer à plus de 130 possessions. De son côté, Bam Adebayo participe à 104 possessions, c’est aussi cela qui lui permet de scorer 83 points. Mais comme pour les autres records égalés ou battus lors de ce mois de mars, le tempo n’est pas la seule donnée à prendre en compte. Le style de jeu pratiqué aujourd’hui, le Pace and Space, est la principale raison de ces performances.
Car le Pace ne suffit pas : si la moyenne de la ligue flirte avec les 100 possessions aujourd'hui, cela reste toujours en dessous des chiffres des années 70 et 80. C’est la recherche d’efficacité, l’étirement du jeu et la pratique du basketball en elle-même, avec des systèmes variés et un meilleur ciblage des faiblesses adverses, qui permettent à cette génération d’afficher des Offensive Ratings jamais vus jusque-là. Celui qui vous parle de faiblesse défensive de la NBA actuelle passe à côté de tout cela. Depuis la saison 2018-2019, l’Offense Rating de la NBA est supérieur à 110 points pour 100 possessions ; c’est bien simple, c’est unique dans l’histoire. Nous n’avons pas fini d’entendre tomber des records datant des années 60.
La barre des 30 rebonds est dépassée par un joueur 427 fois dans l’histoire, dont 392 fois lors de l’ère du Run and Gun. Ce sont les ratings offensifs bas et le rythme de jeu élevé qui permettent ceci. C’est une histoire de contexte, tout simplement. Comment un joueur des années 90 ou 2000, qui participe parfois à moins de 65 possessions en 36 minutes, pourrait-il réaliser des records de points ou de rebonds ? Cela lui est tout bonnement impossible et cela explique pourquoi nous avons été si peu habitué à voir tomber de vieux records. La génération actuelle a la possibilité de le faire et il est certain que nous ne sommes pas au bout de nos surprises.
Cependant, il est difficile pour moi d’affirmer que les 100 points tendent à être battus prochainement. L’alignement de planètes nécessaire pour réaliser ce type de performance est tellement unique qu’il se peut que cela ne se reproduise pas avant longtemps. Quand on voit comment a été reçu l’exploit de Bam Adebayo, il est peut-être mieux que cela n’arrive jamais. Tout comme il est salutaire qu’il n’existe pas de vidéo des 100 points. La NBA des années 60 souffre déjà d’une image réductrice et, sur des médias de grande écoute, on peut entendre dire que « Bill Russell jouait contre des mecs de 1,85 m ». On en est là.
Alors, imaginez si la purge basketballistique du 2 mars 1962 avait ses images. Il est certain que les mêmes personnes tiendraient un discours calamiteux du haut de leurs fines et réfléchies expertises. Voir Wilt en coller 100 sur la trombine de ce brave Cleveland Buckner aurait assurément provoqué les moqueries et disqualifié toute une génération de joueurs. Alors que pour l’époque ce n’est rien de plus qu’un épiphénomène qui ne peut pas à lui seul résumer ce qu’est la NBA à ce moment-là. Tout comme les 83 points d’Adebayo ne racontent pas ce qu’est la NBA d’aujourd’hui.
Pour plus détails sur le jeu pratiqué lors de l’ère du Run And Gun, je vous invite à lire les cinq premiers chapitres de la série. Il y est question de scoring, de rebonds, de passes et même de contres. Il est même question de similitudes entre les 60's et la NBA actuelle dans l'article consacré à Jerry Lucas. Et pour ceux qui ne veulent rien rater de cette série dédiée aux années 60 et plus encore, je vous invite à vous inscrire à la Newsletter du site afin de recevoir chaque chapitre de Run And Gun dès sa sortie.