CHAPITRE 4 - Pas de record pour les passeurs
L’ère du Run & Gun, c’est la période de tous les records, ou presque. Après avoir vu comment les records de rebonds ont été dopés par le rythme de jeu, penchons-nous sur l'exception qui confirme la règle : les passes décisives. Les scoreurs de l’époque ont eu l’occasion de s’illustrer et détiennent 44 des 100 plus grandes performances de l’histoire. C’est bien loin des rebondeurs qui s’en octroient la somme impressionnante de 96. Pour les passeurs, c’est la douche froide, ils ne possèdent que 15 records sur les 100 plus hautes marques de tous les temps.
Un Paradoxe
La NBA des années 60, c’est celle où l’on marque le plus de points, celle du Pace le plus élevé, et celle des contre-attaques incessantes. Pourtant, quand Wilt Chamberlain score 100 points et prend 55 rebonds dans cette décennie, aucun record de passe All Time n’est inscrit sur les tablettes pour l’éternité.
En 1959, Bob Cousy réalise un match dantesque avec 31 points et 28 passes décisives lors d’une victoire face aux Minneapolis Lakers. Quatre ans plus tard, Guy Rodgers parvient à l’égaler. Il faut ensuite patienter quinze ans pour que Kevin Porter, des New Jersey Nets, s’empare du record avec 29 passes. Et en 1990, Scott Skiles pose sa calvitie tout en haut du mont des distributeurs avec 30 assists sous les couleurs du Orlando Magic.
Alors que toutes les conditions semblent réunies pendant les sixties pour exploser les compteurs, comme c’est le cas pour les points et les rebonds, la passe n’a pas son exploit inatteignable. La réponse facile à cette question est de dire que c’est tout à fait normal, car les pourcentages aux tirs de l’époque sont plus faibles.
Sauf que la réalité nuance cette idée, car entre 1957 et 1973, une équipe dépasse la barre des 50 % de réussite à 2 097 reprises. C’est d’ailleurs lors d’un de ces matchs que Bob Cousy réalise 28 passes décisives. L’efficacité globale moindre du Run & Gun n’explique pas ce phénomène. Une fois de plus, tout est là pour produire des chiffres capables de rentrer dans la catégorie des imbattables, et pourtant ce n’est pas le cas.
Ce paradoxe est d’autant plus surprenant, car les meneurs ont souvent la part belle, notamment grâce au style de jeu pratiqué. Les contre-attaques fusent et les petits guards se régalent. Ils courent dans tous les sens et offrent au public des moments de folies en multipliant les passes aveugles en tout genre. Les dunks tonitruants ne sont pas encore démocratisés, ce qui laisse à la passe le plaisir d’être le mouvement le plus spectaculaire du jeu. C’est pourquoi Bob Cousy est le joueur favori des fans pendant de longues années.
Le Style Run & Gun
Lors de cette période, le jeu n’est pas encore pensé et réfléchi comme il l’est aujourd’hui. Il y a déjà des systèmes, mais les playbooks se cantonnent à quelques stratégies seulement. Red Auerbach, entraîneur des Boston Celtics, avoue n’avoir utilisé que six tactiques au cours de sa carrière. Les phases construites existent, mais elles sont noyées dans un océan d’improvisation.
Le but est, quoi qu’il arrive, de foncer le plus vite possible vers le panier adverse. Si la défense n’a pas le temps de se replier, cela offre une occasion de marquer plus facilement. Ce concept engendre plusieurs cas de figure dans lesquels la passe n’est pas nécessaire.
Un ailier récupère la gonfle sur une interception ou un rebond long. Au lieu de donner la balle à son meneur pour organiser l’attaque, il préfère filer seul au cercle. Ainsi, il peut duper ses opposants. Il ne se pose pas de questions et va au bout de son action. Qu’il soit bien gardé ou non, que le shoot soit bon ou mauvais, il tente sa chance.
Il n’est pas rare de voir des doubles pas se terminer par un tir compliqué, bien défendu par un joueur revenu en repli. En revanche, s’il est inscrit, il ne génère pas de passe décisive. Le principe de la course, prôné par tous les coachs, aboutit à un grand nombre d’actions individualistes. Il faut tromper l’adversaire à tout prix, souvent au détriment des organisateurs de l’époque.
On connaît l’expression chère au sniper devenu commentateur Reggie Miller : « les shooteurs shootent ». Eh bien, lors du Run & Gun, c’est un peu différent : tout le monde tire, les bons comme les mauvais. Et chacun tente sa chance tant que cela est fait le plus tôt possible sur l’horloge des 24 secondes.
La logique reste la même : si la défense n’est pas prête, on en profite. Sur les phases où elle est en place, la moindre ouverture laissée par un adversaire est exploitée. Contrairement à ce qu’on pense aujourd’hui, on tire déjà beaucoup de loin. Alors bien sûr, les distances ne sont pas équivalentes à celles de la ligne à trois points (encore que), mais il faut en finir avec la légende du « on ne joue que dans la raquette ».
Il y a donc une quantité énorme de tirs pris dans la précipitation, des tentatives souvent compliquées à la finalité hasardeuse. On arrose à mi-distance sans remords, après quelques secondes de possession, sans que cela ne soit un motif de s’arracher les cheveux pour les coachs.
Les scoreurs adroits dans l’exercice dominent, comme Jack Twyman des Cincinnati Royals. C’est une sale manie pour son coéquipier Maurice Stokes, mais le midrange à outrance lui permet de devenir le premier de l’histoire (avec Wilt Chamberlain) à dépasser les trente points de moyenne par match.
Quand la défense est bien en place et solide, le meilleur attaquant se lance dans une isolation qui se termine souvent par un tir à haut degré de difficulté. Ils sont nombreux à construire leur légende de cette manière, comme Jerry West ou Earl Monroe. Ces tirs sont spectaculaires lorsqu’ils rentrent, mais, une fois de plus, ils ne produisent pas de passes décisives.

Le graphique ci-dessus met en évidence la différence entre l’ère du Run & Gun et le reste de l’histoire. En orange, on retrouve la moyenne de passes par saison entre 1957 et 1973. Les lignes droites colorées représentent la moyenne des passes par décennie, rapportée à 100 possessions.
Or, comme on l’a vu dans les articles précédents, on joue à un rythme beaucoup plus élevé durant les années du Run & Gun. Mais, on se retrouve avec, 25 assists pour 100 possessions dans le basket moderne, et seulement 23 assists pour 118 possessions entre 1957 et 1973. Normalement, si la passe avait connu la même inflation que les points et les rebonds à cause du Pace, la moyenne des équipes aurait dû être aux alentours, voire même, supérieur à 30 passes.
En résumé, les faibles pourcentages de réussite privent les meilleurs passeurs de saisons aux grosses moyennes de passes décisives. Malgré cela, de nombreuses rencontres affichent une belle adresse, mais le style de jeu fait que les meneurs ne sont pas toujours impliqués sur les paniers marqués.
Oscar Robertson et Guy Rodgers, des monstres bridés
Dans ce contexte peu propice à la performance, ils ne sont que quatre à afficher une moyenne de plus de dix passes décisives sur une ou plusieurs saisons : Oscar Robertson, Norm Van Lier, Tiny Archibald et Guy Rodgers.
Ce dernier est le moins connu des quatre, mais il est sans doute le meilleur passeur. Certains l’expliquent par son association avec Wilt Chamberlain, mais il parvient à distribuer autant de passes même lorsqu’il est privé de l’échassier. Il est aussi le seul guard de la période à terminer une saison avec un AST% supérieur à 40 %. Il le fait à deux reprises, une fois avec, et une fois sans l’homme aux 100 points.
Guy Rodgers, c’est un meneur avec beaucoup de style. Il n’est pas un grand scoreur, mais nombreux sont les observateurs à saluer ses qualités de distributeur. Certains affirment même, sans trembler, qu’il est un meilleur passeur que Bob Cousy. Malheureusement pour Rodgers, son époque ne lui permet pas d’atteindre des moyennes ou des records hors du commun.
Il détient l’une des plus hautes marques avec 28 assists, réalisées lors d’une rencontre face aux Saint Louis Hawks en mars 1963. Ce soir-là, les San Francisco Warriors affichent un solide 58 % de réussite, contre 42 % le reste de la régulière. Imaginons maintenant ce que pourrait être la moyenne de Guy Rodgers avec une équipe à 48 ou 50 % d’adresse sur un exercice complet : il est probable qu’il termine une saison avec 15 passes ou plus par match.
Il est même presque certain qu’avec de tels chiffres, tout le monde connaîtrait son nom et qu’il apparaîtrait dans les classements en tout genre, du type Top 100 All Time. Rendez-vous compte : 15, 16 ou 17 passes décisives de moyenne! Il deviendrait immédiatement, pour beaucoup, l’un des plus grands passeurs de l’histoire. Et s’il avait, ne serait-ce qu’une fois, réussi 35 ou 40 passes dans un match… que dirait-on de lui ?
Dans les chapitres précédents, j’explique mon envie de présenter les statistiques de l’ère du Run & Gun en les normalisant sur un match à 100 possessions. L’inflation des points et des rebonds est telle qu’elle biaise notre vision de l’époque. Cependant, je trouve qu’il ne serait pas fair play d’en faire de même avec les passes décisives, car c’est la seule catégorie statistique réellement défavorisée par le contexte du Run & Gun. C’est pourquoi elles ne seront pas ajustées sur 100 possessions.
Si l'on ajoute à cela le fait qu'une passe peut ne pas être comptabiliser si le joueur qui l'a reçoit pose un dribble, ou s'il fait une feinte, on comprend que les spécialistes du domaine sont injustement lésés à cause du règlement de l'époque. De nos jours une assist peut être compter même après trois dribble. Dans ce contexte, les 10 passes de moyenne d'Oscar Robertson ou Guy Rodgers prennent une autre dimension et on réalise à quel point leurs performances sont dantesques.

Conclusion
Tant pis pour toi Guy, tu n’es pas une légende. Seuls les plus initiés se souviennent de toi. Les rebondeurs comme Nate Thurmond ou Jerry Lucas sont honorés, et on n’hésite pas à mettre en avant leurs moyennes de 20 rebonds, pourtant boostées par le pace et la maladresse. Alors que Rodgers, lui, est aujourd’hui un anonyme d’une période lointaine.
Il est là, tout le malheur des meneurs de l’époque, qui sont pourtant ceux qui faisaient le plus rêver sur le parquet. Le Run & Gun est ingrat avec ceux qui en ont été ses plus beaux contributeurs. Les guards ont fait lever des foules avec leurs passes aveugles et leurs courses incessantes vers le panier adverse.
Mais leurs moyennes, ainsi que l’absence de records, ne leur rendent pas hommage et nous font oublier leur talent et l'emprise qu'ils pouvaient avoir sur l'attaque de leur équipe. Elles ont néanmoins l’avantage de prouver à quel point les statistiques influencent notre regard sur l’histoire et notre méconnaissance du style de jeu pratiqué lors des années soixante.
Il reste une catégorie statistiques à découvrir, celle qui est à l'origine de nombreux fantasmes : le contre. Malheureusement pour les adorateurs de Bill Russell et Wilt Chamberlain, ils ne sont pas comptabilisés lors des années 60. Cependant, il en faut plus pour nous arrêter et on en sait suffisamment sur le sujet pour produire une analyse concrète.