CHAPITRE 2 - Scoring, la Grande Illusion
Comme nous l'avons vu dans le premier chapitre, le rythme de jeu a explosé à partir de 1956. Mais quel a été l'impact réel sur les statistiques des joueurs ? Parmi les vingt plus grandes moyennes de points enregistrées dans l’histoire de la NBA, douze sont l’œuvre de joueurs ayant évolué dans l’ère du Run & Gun. Wilt Chamberlain est l’auteur de sept d’entre elles, avec une pointe mythique à 50,4 points par rencontre. Avec l’aide de John Havlicek, voyons comment ces chiffres brouillent notre perception et créent l’illusion.
Wilt Chamberlain : Abracadabra
Dans un bon tour de magie, on retrouve trois phases : la première d’entre elles est la promesse. Elle consiste à nous présenter quelque chose qui, pour le commun des mortels, est on ne peut plus normal. Ici, il s’agit du fait qu’un match de NBA dure 48 minutes. Dans ce laps de temps, Wilt Chamberlain parvient à inscrire 50 points de moyenne lors de la saison 1961-62.
Cependant, il le fait en passant 48,5 minutes sur le terrain. Pour beaucoup, ce n’est pas un problème. Il suffit d’aligner tout cela sur 36 minutes, ce qui est à peu près le temps de jeu d’une star moderne. On obtient alors 37,4 points de moyenne, ce qui demeure phénoménal. Et voilà, le tour est joué.
Reste le prestige : l’illusion de constater qu’il est bien le scoreur le plus prolifique de l’histoire, car sur 36 minutes, personne n’a marqué autant que lui en NBA. Mais ceux qui connaissent la magie savent qu’il y a un truc derrière chaque tour. La première étape de cette tromperie est de croire qu’une rencontre dure 48 minutes.
En réalité, depuis 1980, un match de NBA dure 96 possessions, contre 127,7 lors de la saison de 1962. Pour les Philadelphia Warriors, ce chiffre monte même à 131. Cela veut dire qu’en 36 minutes, un membre des Warriors participe à 98 possessions. Pour en jouer autant de nos jours, il faut rester 48 minutes sur le parquet. Elle est là, l’entourloupe derrière les folles moyennes des années 60.
Le pace est si élevé qu’il est générateur de statistiques en trompe-l’œil. Certes, Wilt inscrit 50 points dans un match de 48 minutes. Mais il ne pourrait le faire dans une rencontre de l’ère moderne, où le rythme de jeu est plus bas. Pour visualiser son rendement offensif et l’inscrire dans une dimension qui nous est plus familière, il faut alors aligner ses performances sur 75 possessions, soit 36 minutes de jeu dans un match qui compte cent possessions.
L’exemple de Wilt Chamberlain est parfait pour comprendre la grande illusion des moyennes de points de l’ère du Run & Gun. Il l’est, car il est extrême. Mais pour aller plus loin, choisissons un cas moins caricatural, mais tout aussi porteur de confusion : celui de John Havlicek.

Le cas de John Havlicek
La carrière de John Havlicek est un bon exemple pour illustrer mon propos, car elle passe par plusieurs étapes. Il commence son périple en NBA dans le rôle de sixième homme de luxe à Boston. Ses minutes sont limitées, mais par la suite il devient titulaire et elles explosent.
Enfin, il vit plusieurs saisons dans un contexte qui n’est plus celui du Run & Gun, mais conserve toujours un temps de jeu assez élevé. On peut donc, grâce à lui, observer différentes situations qui montrent bien comment le pace influe sur la perception du scoring.

De 1963 à 1967, Havlicek passe moins de 36 minutes sur le terrain. Mais ce sont les saisons où le pace est le plus élevé de sa carrière. Avec seulement 27 ou 30 minutes de jeu, il cumule déjà autant de possessions qu’un joueur moderne en 36 minutes. On observe alors un écart entre ses moyennes brutes et celles alignées sur 75 possessions, mais celui-ci n’est pas conséquent.
Ensuite, de 1968 à 1974, ses minutes enflent et ses stats également. Même si le pace fait les montagnes russes, il reste au-dessus des 110, voire 120 possessions. C’est lors de ces années qu’il réussit ses plus belles campagnes statistiques au scoring, avec 29 points de moyenne en 1971.
On vient de le voir, en peu de temps on peut atteindre les 75 possessions. Mais Havlicek, lors de cette période, passe jusqu’à 45 minutes sur le parquet. Cela l’amène à participer à 114 possessions par match en 1971, l’année de son record en carrière. Mais 29 points marqués par rencontre, contrairement aux saisons à 50 ou 40 points de Chamberlain, ce n’est pas dérangeant. Qu’on soit fan de NBA depuis dix, vingt ou trente ans, on a tous en tête un joueur avec 29 points de moyenne.
Donc, si Havlicek le fait, il n’y a rien de choquant. De toute manière, ses points, il les a inscrits : il n’y a rien d’inventé. De plus, son équipe en avait besoin pour gagner. Seulement voilà, ces 29 points-là ne valent pas 29 points dans l’ère moderne.
Son volume de tirs ne permet pas de penser qu’il serait en mesure de répliquer ces chiffres dans un match à 100 possessions. Alors, quand on les utilise pour mettre en avant les performances de Hondo dans un débat intergénérationnel, on est biaisé. Si l’on observe les moyennes d’All-Stars avec le même volume de tirs sur 75 possessions, on constate qu’ils sont tous dans la même fourchette de PTS/75 que John Havlicek en son temps.

Lors de ses quatre dernières saisons, avec un pace plus bas et équivalent à celui de nombreuses équipes des années 80, Havlicek oscille entre 75 et 80 possessions par rencontre. Son volume de tirs reste le même, mais sa moyenne chute à 16 points. Ce qui prouve encore un peu plus quel est son vrai rendement offensif.
Ce que nous montre le graphique est plus réaliste : John Havlicek est un joueur dont la moyenne au scoring se situe entre 17 et 20 points. Les saisons de ses records individuels sont exclusivement dues à l’inflation statistique que génère le pace. Cela permet de mieux comprendre son jeu et de sortir d’une narration dans laquelle il se mue en scoreur à 30 ans passés. Cela fait une belle histoire, mais elle est dépourvue de contexte.
Cet exercice de normalisation sera présent tout au long de la série Run & Gun. Ainsi, il sera plus simple pour nos cerveaux, habitués à des rencontres à 90 ou 100 possessions, de juger les performances et les profils des joueurs.
Finalement, ce qui est incroyable, ce n’est pas de voir Havlicek scorer 29 points de moyenne. C’est bel et bien de l’observer courir 46 minutes durant dans des matchs avec un pace supérieur à 120, et cela à plus de 30 ans. C’est un véritable exercice de marathonien réalisé à la vitesse d’un sprinteur. Cela rappelle que John Havlicek est l’un des athlètes les plus formidables de son époque.
Beaucoup de gens ont dit que je ne pourrais pas tenir toute la saison à ce rythme. J’ai prouvé qu’ils avaient tort et je dois admettre que cela me procure une grande satisfaction. John Havlicek
C’est bien simple : cette année-là, aucun joueur de NBA ne participe à autant de possessions que l’ailier des Celtics. S’il existe des scoreurs plus efficaces que lui à son poste, aucun n’a son endurance.
Un peu de stats avancées
Pour beaucoup, elles sont à jeter à la poubelle. Mais bon, on vient de voir qu’un simple changement de rythme de jeu biaise la plupart d’entre nous depuis au moins cinquante ans. On peut alors se dire que mettre le nez dans les stats avancées ne peut pas nous faire de mal. Au contraire, elles vont nous permettre de comprendre beaucoup de choses.
En 1971, avec 1,02 point par tir tenté, John Havlicek se classe en cinquantième position de la NBA et dixième chez les ailiers. Ce n’est pas mal, mais on ne peut pas considérer qu’il fasse partie de l’élite. Même chose avec le True Shooting Percentage (TS%) et le True Shooting Plus (TS+).
Dans le premier, il affiche 51,3 % de TS%, ce qui le place dans le ventre mou de la ligue. Une observation confirmée par le TS+ d’une valeur de 103, qui nous indique qu’il est 3 % plus adroit que la moyenne de la NBA. C’est très bien, mais une fois encore, ce n’est pas élite.
On peut aussi ajouter le Free Throw Rate Plus (FTR+), qui nous décrit qu’il provoque 3 % de lancers francs de plus que la moyenne. Solide, mais toujours pas extraordinaire.
Là, le discours change. On passe de « il score 29 points de moyenne, il est trop fort, c’est un top scoreur » à « John Havlicek est un scoreur dans la moyenne qui a vu ses stats exploser grâce au pace ». Tout cela, combiné avec des faits historiques, peut nous permettre d’éviter des raccourcis simplistes, et cela nous montre également toute l’utilité des statistiques avancées.
Elvin Hayes, légende parmi les légendes, est un scoreur réputé. Cependant, pour le trouver dans les classements d’efficacité, il vaut mieux commencer à chercher dans les bas de tableaux. Cela, on peut facilement le constater avec ses moyennes de points par tirs tentés. Il est constamment en dessous de ce qui est la norme à son poste, à une exception : la saison de 1977.
Le FTR+ nous donne un indice sur cette anomalie. Lors de cette saison, il semble beaucoup plus agressif et provoque bien plus de fautes qu’à son habitude. Nous voilà sur une nouvelle piste : pourquoi Elvin Hayes est-il si fort cette année-là ? La réponse à cette question se trouve dans la presse de l’époque. Il y a là de quoi préparer un article intéressant pour les épisodes à venir.

Le FTR+ nous montre aussi qu’à partir de 1963, Elgin Baylor passe de provocateur de fautes élite à provocateur en dessous de la moyenne. L’histoire, de son côté, nous apprend que c’est le début de pépins physiques pour lui.
Baylor ne peut plus jouer comme avant, et le slasher agressif se mue en shooteur mi-distance. Un changement de style qui fait chuter son efficacité, et cela se voit dans les statistiques avancées. On voit aussi qu’après quelques saisons dans le dur, Baylor parvient à remonter la pente et à redevenir efficace.
Ce ne sont que quelques exemples, mais ils ont le mérite d’être concrets et d’éviter de prendre des raccourcis trop simplistes. Le Baylor athlétique qui harcèle les défenses est valable au début des sixties. Ensuite, s’il conserve des coups d’éclat, son jeu n’est plus le même pendant l’essentiel de sa carrière.

Conclusion
La NBA des années soixante a ses mystères, et cette époque est trop souvent racontée par le prisme des stats brutes. On vient de le voir : le pace est trompeur, et se baser sur ces chiffres ne suffit pas. Pour que l’histoire soit cohérente, il faut les adapter à notre vision et les confirmer avec des stats plus précises.
C’est pour cela que, dans les articles à venir, les performances des joueurs seront présentées avec toutes ces nuances. Les saisons hors normes paraîtront plus humaines, et elles cesseront de masquer celles d’athlètes moins connus. Car les 50 ou 40 points par rencontre sont des arbres qui cachent une forêt. La période du Run & Gun regorge de talents, et certains sont oubliés alors qu’ils ont marqué la ligue en leur temps. Le combo histoire/stats, peut nous révéler des trésors perdus.
Cependant, pas de panique. Les statistiques ne sont que des outils. Elles sont là, mais elles ne sont pas au centre de cette série. Il faut juste prendre un petit moment pour les présenter. Car si les histoires permettent de comprendre l’époque, les statistiques nous aident à en comprendre le jeu. Après les points, il est temps de se consacrer à un autre secteur du jeu avec le prochain chapitre. Il nous parle d'un autre secteur dans lequel Wilt Chamberlain excelle: le rebond.