Le Monstre créé par Bob Cousy

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Le Monstre créé par Bob Cousy

Lorsqu'un joueur s'impose et se révèle grâce à des performances hors normes, il prend une stature nouvelle. Il s'extrait de la condition humaine et devient un monstre des parquets : une bête, un phénomène qui fascine les fans et terrifie ses adversaires. Mais dans cet article en deux parties, pour comprendre notre créature de légende, il nous faut d'abord appréhender les tourments subis par son créateur.

Contexte

24 mars 1969, les Cincinnati Royals remportent le dernier match de leur saison face aux redoutables Philadelphia Sixers de Hal Greer. Oscar Robertson est en triple double et Jerry Lucas est en double double, comme d'habitude. Sauf que cette rencontre est un leurre. S'ils semblent s'imposer en patrons, les Royals n'ont qu'un bilan de 41 victoires pour autant de défaites, ce qui les exclut des playoffs et de la course au titre. Cela est devenu une habitude pour cette équipe qui peine à jouer les premiers rôles malgré le talent de ses stars.

Pourtant, depuis l'arrivée en NBA d'Oscar Robertson, les Royals sont la meilleure attaque de la ligue. C'est encore le cas en 1969 ; le Big O gère le tempo de son équipe de main de maître et pousse ses partenaires à l'excellence. Malgré le Pace le plus bas du championnat, les Royals compensent avec une adresse supérieure, ce qui, en théorie, devrait faire d'eux des candidats au titre. Sauf que de l'autre côté du terrain, ce n'est pas la même histoire et ils sont chaque année dans les abîmes des ratings défensifs.

La venue d'Ed Jucker, entraîneur référencé de NCAA avec l'université de Cincinnati, n'a rien changé. Le pire est l'ambiance délétère qui règne au sein de l'équipe. Il y a une véritable scission dans le groupe, avec le clan Lucas d'un côté et le clan Robertson de l'autre. Même si les deux protagonistes s'en défendent, il est de notoriété publique que les deux hommes ne peuvent plus se voir en peinture.

Jerry Lucas n'est pas le joueur le plus concerné par la victoire, trop occupé à gérer sa chaîne de fast-food, alors que Robertson est un tyran qui n'hésite pas à mettre en difficulté ses partenaires pour obtenir ce qu'il veut d'eux. Dans ce contexte, le vestiaire se délite et certains joueurs préfèrent vivre hors du groupe et voyager sans lui. Les entraînements se font au bon vouloir de chacun ; il n'y a aucune cohésion. Ed Jucker prétend tout le contraire dans une interview donnée à Dick Forbes et parle de simples rumeurs. Pourtant, dès le mois de mai, la franchise annonce du changement, car rien ne va plus à Cincinnati.

L'Électrochoc Bob Cousy

Pepper Wilson, se présente à une conférence de presse pour faire une annonce importante. Après douze années passées au poste de Directeur Général, il devient le nouveau vice-président du club et laisse sa place à Joe Axelson. Il démarre son intervention sur une note d'humour qui en dit long sur les résultats de sa franchise.

Certains d'entre vous ont insisté pour que l'hymne des Royals soit "Born to Lose". (Né pour perdre)

S'il annonce la nomination de Joe Axelson au poste de GM, il reste plus évasif sur l'avenir de Ed Jucker. Le problème majeur que rencontrent les Royals est celui de l'affluence, et cela est en rapport direct avec les résultats de la franchise. Cincinnati a vu son nombre de spectateurs fondre comme neige au soleil, passant de 6800 en moyenne à seulement 4100. Le journaliste Dick Forbes conclut son interview avec Ed Jucker en disant qu'il reste l'homme de la situation, mais en réalité son poste est déjà menacé.

Seulement quinze jours après cette conférence de presse, un nom fait les gros titres des journaux de l'Ohio. Les Royals déclarent que désormais le nouvel entraîneur n'est autre que l'ancienne gloire des Boston Celtics : Bob Cousy. Ils cassent leur tirelire et lui offrent un véritable pont d'or avec un contrat de 100 000 dollars la saison, des options d’achat d’actions ainsi qu’un important règlement en espèces dont on ne connaît pas le montant. Après cinq semaines de négociations, Cousy accepte l'offre malgré les réticences de sa femme qui n'aime pas vraiment l'idée de se retrouver à Cincinnati.

Ce sont les grands débuts de Cousy en NBA après six saisons passées à coacher en NCAA. Il vient tout juste de mettre un terme à son expérience universitaire avec Boston College, lassé par la course au recrutement qu'exige le championnat NCAA.

Quand j’ai quitté mon poste d’entraîneur à Boston College il y a deux mois, j’ai traversé les mêmes symptômes de manque terribles que ceux subis par Vince Lombardi après qu’il a arrêté de coacher les Packers. Je pensais pouvoir attendre un an pour voir comment cela m’affecterait, mais j’ai découvert que je ne pouvais pas tenir aussi longtemps.

Le bilan de Bob Cousy avec Boston College est de 117 victoires pour 34 défaites, deux présences au tournoi NCAA et trois dans le NIT (National Invitational Tournament) dont une apparition en finale de celui-ci. Ce sont de bons résultats sans pour autant en faire un entraîneur d'élite. Par contre, il s'appelle Bob Cousy et ce nom suffit à créer l'engouement dont les Royals ont besoin.

Comme beaucoup d'anciens joueurs devenus entraîneurs, Cousy annonce utiliser la stratégie qui a fait de lui un champion : la course. Il ajoute aussi qu'il souhaite revenir aux fondamentaux du basketball professionnel avec de la défense et des rebonds.

Les théories de Lombardi s'appliquent au basket ou à n'importe quel sport. Au football américain, le blocage et le plaquage sont les éléments principaux. Au basket, c'est la défense et le rebond. Ce que vous faites, c'est rester simple, vous assurer qu'ils exécutent correctement afin d'obtenir le meilleur pourcentage de tir. Les joueurs veulent être guidés. Lorsqu'ils savent que l'entraîneur s'en soucie, ils seront prêts à payer le prix pour la victoire. Oscar garde le ballon environ 80 pour cent du temps et je veux qu'il continue ainsi. Il devra être l'homme au centre de la contre-attaque, trouvant le joueur démarqué.

Chez les joueurs, cette annonce est une vraie surprise malgré les nombreuses rumeurs à ce sujet. L'entente entre Robertson et Lucas est au centre des discussions depuis un moment, mais Cousy dément toutes possibilités de transfert de ses stars. Cependant, son premier geste en tant que coach est de traîner ses deux vedettes dans une pièce à peine plus grande qu'un placard à balais pour les confronter et les mettre face à leurs responsabilités de leader.

Ils doivent prendre les commandes de cette équipe. Je leur ai dit que si des gars dépassent les bornes dans le vestiaire ou sur le terrain, c'est à eux de leur tomber dessus. Ils ne doivent pas laisser cela à l'entraîneur.

Enfin, dans les colonnes du Cincinnati Enquirer, le journaliste Robert Logan souligne le fait que Bob Cousy est toujours aussi svelte que lors de ses plus belles années. Il sous-entend même que "le Cooz" en a encore sous la semelle et qu'il se peut qu'il décide de rechausser ses sneakers pour aider son équipe. De quoi susciter l'enthousiasme du public et de toute une ligue.

Bob Cousy lors de son intronisation au poste d'entraineur des Cincinnati Royals. source : The Oshkosh Northwestern
Bob Cousy lors de son intronisation au poste d'entraineur des Cincinnati Royals. source : The Oshkosh Northwestern

Paroles, Paroles, Paroles

Bob Cousy l'a dit, il ne compte pas se débarrasser de ses stars. C'est pourquoi le 25 octobre 1969, après seulement cinq rencontres, il décide de transférer Jerry Lucas à San Francisco. On pourrait croire que Lucas est évincé à cause de son beef avec Robertson, mais ce qui le pénalise, c'est la nouvelle tactique de Coach Cousy.

Dans son système, chaque joueur a un rôle bien précis, les positions sur le terrain sont numérotées et le poste de Lucas a besoin d'un joueur rapide et mobile. Sauf que Lucas est devenu lent au possible et qu'il est faible en un-contre-un. Ainsi, il se retrouve loin du panier, il n'a pas encore développé un tir longue distance à ce moment de sa carrière et il est de fait écarté des possibilités de rebonds. Au bout de quatre rencontres il affiche 10 points et 11 rebonds de moyenne, ses pires statistiques en carrière jusque-là. Comme le dit Barry McDermott dans les colonnes du Cincinnati Enquirer, quand Lucas est sur le terrain, c'est un match à quatre contre cinq.

Bob Cousy sait qu'il doit agir vite et montrer qu'il se passe des choses à Cincinnati. Car sa présence sur le banc n'a pas fait venir la foule en masse, loin de là, et le début de saison des Royals est calamiteux avec quatre défaites en cinq rencontres.

Vous ne travaillez pas aussi dur que nous l'avons fait pendant quatre mois pour avoir ensuite 3 000 personnes le soir de l'ouverture. Je ne ferais pas l'échange pour cette raison, mais vous devez montrer aux gens que vous n'allez pas rester les bras croisés. Autre chose, vous ne savez pas combien de temps Lucas va encore jouer. Cela pourrait être sa dernière année. Je me souviens qu'il me disait il y a cinq ans qu'il n'allait jouer que quatre ans dans cette ligue. Chaque fois qu'un échange d'importance est effectué, cela dépend de quel côté de la clôture vous vous trouvez. San Francisco estime avoir fait une bonne affaire et nous estimons avoir fait une bonne affaire.

En réalité, ce transfert n'est pas vraiment une bonne affaire pour les Royals qui récupèrent Jim King et Bill Turner, qui ne sont que des seconds rôles en NBA. Surtout que Gene Shue, coach des Baltimore Bullets, déclare qu'il proposait Ray Scott en échange de Lucas, un joueur d'un calibre bien supérieur. On se rend compte que Cousy veut aller au bout de ses idées et que personne n'est intouchable. Cependant, la faible contrepartie de ce trade en rend plus d'un perplexe et cela questionne les compétences de Cousy.

Ce n'est pas la seule promesse que ce transfert fait voler en éclat. Bob Cousy a annoncé de la jeunesse, mais quand il réalise que Lucas ne peut pas s'inclure dans son système, il fait appel à Johnny Green qui a 36 ans. L'ancien ailier All Star est sans club à l'intersaison et le voilà propulsé dans le cinq majeur des Royals. Si on ajoute le pivot Connie Dierking et ses 33 ans, ainsi que les 31 ans d'Oscar Robertson, on est loin de la cure de jouvence promise en début de saison.

Le Douloureux Retour aux Affaires de Bob Cousy

Cela fait des mois que les Royals annoncent que leur entraîneur de légende est prêt à reprendre du service. Mais il y a un élément bloquant, et pas des moindres : Red Auerbach. Le coach des Celtics détient toujours les droits de Bob Cousy, et cela même si son ancien meneur a pris sa retraite en 1963. Au lieu de se dire que tout cela n'est pas très important et qu'un Cousy de 41 ans dans un effectif moribond ne lui pose aucun problème, il choisit l'option du conflit. Pourtant, Cousy a bien précisé que ses apparitions seraient occasionnelles et pour un temps de jeu sporadique, deux minutes par match au maximum. Mais l'homme aux cigares ne veut rien entendre.

Bien sûr, et dans ces deux minutes, il donnerait le ballon à sa star, Oscar Robertson, pour le tir qui gagnerait le match.

Finalement, après huit longues semaines de tractations, Red Auerbach obtient ce qu'il veut et permet au coach des Royals de prendre part au jeu. Comme le dit Cousy, normalement, avec un vieil ami, cette histoire aurait dû se régler en cinq minutes lors d'un coup de fil. Mais Auerbach est un homme qui ne fait pas de sentiment quand il s'agit de basketball. Lui, ce qu'il veut, c'est un transfert. C'est chose faite le 18 novembre : les Royals envoient Bill Dinwiddie, out pour la saison, à Boston. Le prix à payer pour valider ce retour est fort, puisque la guerre ouverte entre Cousy et son ancien entraîneur balaye plus de 20 ans d'amitié d'un revers de la main.

Maintenant qu'il est libre de faire ce qu'il veut, il peut envisager de rejouer, mais il doit d'abord attendre de se remettre d'une petite blessure à l'aine. Il fait officiellement son retour le 21 novembre 1969 face aux Chicago Bulls. Seulement dix minutes de jeu pour 3 points, 2 rebonds et 2 passes dans une victoire 133 à 119.

J'ai 41 ans, je suis resté sur la touche pendant six ans et demi, et ce jeu est devenu une course permanente. Je ne vais pas vraiment faire quoi que ce soit de significatif sur le terrain.

Bob Cousy a vu juste : il ne peut plus rien faire de significatif sur le terrain. La seule plus-value qu'il apporte est sa renommée et la curiosité qu'elle engendre chez le public. Il a beau être toujours en forme physiquement, il n'a plus le jus de ses plus belles années, et cela se voit. Mais la machine est lancée, et il est certain qu'il s'apprête à faire d'autres apparitions d'ici la fin de la saison. Il dit avoir assez de coffre pour ne pas se rendre ridicule, mais il se peut qu'il se surestime.

Après sept ans, Bob Cousy est photographié avec un maillot sur les épaules. Il porte désormais le jersey des Cincinnati Royals floqué du numéro 9.
Après sept ans, Bob Cousy est photographié avec un maillot sur les épaules. Il porte désormais le jersey des Cincinnati Royals floqué du numéro 19.

Deux jours plus tard, il remet ça face aux Phoenix Suns : seulement sept minutes de jeu pour deux passes décisives et cinq fautes lors d'une victoire 137 à 123. Deux apparitions, deux victoires, de quoi redonner de l'air à ses Royals qui sont en difficulté depuis le début de saison. Le bilan n'est pas catastrophique avec 8 victoires pour 11 défaites, mais le système Cousy a du mal à prendre. Le premier à être impacté est Oscar Robertson, qui n'aime pas pousser le tempo à ce point.

Bob Cousy le sait et il désire se séparer de lui mais le Big O a réussi à obtenir un veto qui lui donne le droit de refuser un transfert s'il le souhaite. Cousy veut absolument l'ailier Gus Johnson de Baltimore, qu'il pense être le joueur parfait pour son système mais Robertson refuse, tout comme il n'accepte pas d'être envoyé à Phoenix quelques semaines plus tard. Néanmoins, Robertson reste professionnel et il est toujours aussi dominant en attaque. Cela, il le prouve fin novembre dans un duel qui oppose les Royals aux New York Knicks. Il score 33 points, prend 6 rebonds et distille 10 passes décisives dans cette rencontre. Le seul problème, il est exclu pour six fautes alors qu'il ne reste que deux minutes à jouer et que le score est de 103 à 100 pour Cincinnati.

Pour le remplacer, Bob Cousy peut choisir le vétéran Jim King ou Adrian Smith, voire le rookie Herm Gilliam. Mais dans un élan héroïque, il décide d'entrer en jeu pour sécuriser la victoire des siens. C'est l'instant parfait pour revivre le frisson des grands moments, comme au bon vieux temps. Tout commence bien, le Cooz remonte la balle et trouve un partenaire démarqué. Les Knicks font faute, les deux lancers sont convertis : 105 - 100. Puis c'est au tour de Willis Reed de se présenter sur la ligne et de faire ficelle à deux reprises : 105 - 102. Il ne reste que 16 secondes de jeu, la victoire est à portée de main.

Bob Cousy est à la remise en jeu. Il cherche un partenaire démarqué, mais le temps file et personne ne se présente pour une passe facile ; il réagit et prend un temps mort. Nouvelle remise en jeu pour Bob Cousy, mais cette fois au milieu du terrain, très bien défendu par Dave Stallworth qui lui met une grosse pression. Le Cooz lance une passe courte à rebond vers Tom Van Arsdale, quand tout à coup surgit Dave DeBusschere qui intercepte et fonce inscrire un dunk à deux mains en contre-attaque : 105 - 104.

Rebelote, remise en jeu de Cousy, pression des Knicks, et cette fois il choisit de faire une passe longue difficile à Tom Van Arsdale qui perd la balle au profit de Walt Frazier. Le meneur des Knicks file au cercle, tente un tir compliqué, prend son rebond et retente sa chance, mais Van Arsdale commet une faute. Frazier ne se fait pas prier et rentre ses deux lancers pour offrir la victoire aux Knicks : 105 - 106.

J'ai balancé le match.

La séquence est cruelle : la magie de celui qui se faisait appeler Houdini a disparu. Le prestidigitateur qui a tant de fois sauvé les Celtics s'est ridiculisé en faisant cadeau de la victoire à des Knicks qui n'en demandaient pas tant. Cette fin de match en eau de boudin calme les ardeurs de Cousy. Il ne participe plus qu'à quatre rencontres sur tout le reste de la saison : deux en décembre et deux en janvier. Il ne marque plus un seul panier de la saison et n'aura finalement joué que sept matchs au total.

Le bilan final de la saison est de 36 victoires pour 46 défaites. Le renouveau tant attendu n'a pas eu lieu et les Royals se voient, une fois de plus, privés de playoffs. La première saison de Bob Cousy en tant que coach est un échec. Il est certain qu'on ne le reverra plus jamais avec un maillot sur le dos, mais l'espoir qu'il soit l'homme providentiel dont la franchise a besoin n'est pas perdu.

La fameuse séquence entre les Cincinnati Royals et les New York Knicks.

L'Enfer est pavé de bonnes intentions

La saison vient à peine de se conclure et c'est déjà le moment pour les Royals d'annoncer le départ d'Oscar Robertson. Le meneur a obtenu ce qu'il voulait : un transfert vers les Milwaukee Bucks. C'est l'occasion pour lui d'évoluer aux côtés d'un pivot dominateur, Kareem Abdul-Jabbar. Le divorce ne surprend personne ; Robertson n'est pas le genre de meneur qui correspond au style de Cousy. Les deux hommes se respectent et sont restés courtois malgré de grands désaccords.

Oscar Robertson est la première grande star de l'histoire des Royals. Il a été traité comme tel tout au long de son passage à Cincinnati et, pour certains, c'est une mauvaise chose. Le critiquer a toujours été mal vu et, quand enfin on se décide à lui faire des reproches, il ne sait pas les aborder correctement. Quoi qu'il en soit, c'est la fin d'une ère et désormais, la star de l'équipe, c'est Bob Cousy et personne d'autre.

Bob Cousy lors de son arrivée à la cérémonie du Hall Of Fame pour son intronisation. Il reste une des stars préférées du public. source : The Republican
Bob Cousy lors de son arrivée à la cérémonie du Hall Of Fame pour son intronisation. Il reste une des stars préférées du public. source : The Republican

De toutes façons, Cousy n'avait aucune envie de continuer avec Robertson, son but étant de se trouver un meneur compatible avec sa vision du jeu. Il a déjà sous la main le sophomore Norm Van Lier, qui sort d'une première saison encourageante avec 10 points, 5 rebonds et 6 passes de moyenne. Il a également reçu de Milwaukee le combo guard Flynn Robinson, un All Star qui tourne à 22 points et 6 passes. Mais il ne s'arrête pas là et choisit à la draft un petit meneur qui a fait sensation avec l'université de Texas-El Paso (UTEP) : Nate "Tiny" Archibald.

Bob Cousy vient, avec ce choix, de casser une autre promesse faite à son arrivée. En effet, il a juré de ne recruter que des universitaires qu'il aurait lui-même soigneusement scoutés. En réalité, il signe Archibald sans jamais l'avoir vu jouer. Malgré le fait qu'il n'ait été choisi qu'à la 19ème place, on croit fort aux capacités de celui qui se fait surnommer "The Skate". C'est pourquoi on lui propose un joli contrat de 400 000 dollars.

L'effectif des Royals a de la gueule avec un cinq de départ qui tient la route. Le rookie Sam Lacey, choisi en deuxième position de la draft, occupe le poste de pivot. Le toujours fringuant Johnny Green et Tom Van Arsdale sont sur les ailes, tandis que le trio de guards composé de Van Lier, Archibald et Robinson s'occupe de gérer les lignes arrières. Par contre, l'équipe manque cruellement de profondeur et cela se ressent tout au long de la saison.

Mais avec un groupe renouvelé, plus jeune et plus réceptif, Bob Cousy montre qu'il est un entraîneur qui prend soin de ses joueurs. Il est conscient qu'ils ont besoin d'être encadrés et chouchoutés ; de la star au douzième homme, aucun ne doit se sentir lésé.

Chaque homme doit avoir le sentiment de contribuer. Par exemple, Moe Barr sait qu'il est notre quatrième arrière. Eh bien, nous jouions au Madison Square Garden récemment et il restait deux minutes au deuxième quart-temps. J'aurais pu renvoyer Flynn Robinson, notre troisième arrière, sur le terrain. Mais j'ai estimé que Moe pourrait profiter de l'expérience sans que cela ne nuise à l'équipe. Il pourra raconter qu'il a joué au Garden pour le reste de sa vie. Cela pourrait être très destructeur pour une équipe d'avoir ne serait-ce que les deux derniers gars qui râlent et se plaignent.

Cousy veut une équipe soudée ; il fait en sorte que ses joueurs fassent des choses ensemble en dehors du terrain et il montre qu'il se soucie de leurs problèmes. Il s'intéresse à leurs ressentis, sur leurs carrières, leurs vies amoureuses ou sur les tensions raciales. Ainsi, il souhaite créer de la cohésion, cette chose qui manquait terriblement à son arrivée à Cincinnati. Seulement voilà, avec un effectif si limité, les bonnes intentions ne suffisent pas. Le bilan en fin de saison est de seulement 33 victoires pour 49 défaites et, pour la quatrième fois de suite, les Royals ne sont pas qualifiés pour les playoffs.

Les Expériences de Bob Cousy

Les Royals innovent en ce début de saison 1971-1972, mais il aurait peut-être mieux valu s'abstenir. Ils ont un grand besoin de recruter s'ils ne veulent pas reproduire la même saison que l'an passé avec un effectif trop juste. Plutôt que de faire preuve de patience, ils décident d'être le premier club à utiliser la procédure du "Hardship Draft".

Alors, c'est quoi le Hardship Draft ? À cette époque, la règle en vigueur oblige un joueur à attendre quatre ans après la fin de ses études secondaires avant de pouvoir intégrer la NBA. Cela correspond généralement à la fin du cursus universitaire. Le "Hardship Draft" est une exception à cette règle. Il permet à un joueur de passer professionnel plus tôt s'il prouve une situation de précarité, "hardship" en anglais.

C'est la réponse qu'a trouvée la NBA pour répondre à l'offensive de l'ABA sur les jeunes talents universitaires. La ligue concurrente n'a pas de règlement sur le sujet de l'âge de recrutement et elle s'octroie bon nombre de jeunes talents. Le problème avec cette règle, c'est qu'elle a un prix. Si une équipe sélectionne un joueur lors de ce repêchage spécial, elle doit renoncer à son prochain choix de premier tour lors de la draft de l'année suivante. Les Royals veulent absolument le jeune Nate Williams (21 ans) et pensent ne pas trouver un meilleur talent à la prochaine loterie.

Une certitude qui laisse perplexe quand on sait que personne ou presque ne l'a vu jouer du côté de Cincinnati. Le scout attitré de la maison, Draff Young, le compare à Bill Bridges alors que les deux joueurs n'ont absolument rien à voir. C'est un pari risqué de la part de Cincinnati, qui se présente avec un roster composé de six rookies et trois sophomores. Finalement, la jeunesse a pris le pouvoir, mais on se demande si les résultats peuvent suivre. Mais Cousy est confiant et satisfait du travail effectué lors de l'intersaison :

Nous allons sans aucun doute beaucoup mieux courir. Notre contre-attaque devrait être aussi efficace que celle de n'importe quelle équipe de la ligue. Nous aurons probablement autant, sinon plus, de flexibilité que n'importe quelle équipe des Royals par le passé.

La fierté de Bob Cousy se nomme Ken Durrett, de l'université de LaSalle, ailier de 2m03 et quatrième choix de draft. Pour lui, c'est bien simple : il a le potentiel d'une superstar. C'est un bon shooteur et un rebondeur de valeur, qui peut réussir très vite dans la ligue mais qui a besoin de se remettre d'une blessure au genou. Le point le plus intrigant est l'avenir du poste de meneur. Cousy veut de la défense et il possède avec Norm Van Lier l'un des meilleurs du domaine à ce poste. Cependant, Tiny Archibald progresse dans ce secteur qui est son point faible, tout en étant un meilleur scoreur que son coéquipier. Les deux ne peuvent pas coexister trop longtemps ; il faudra faire un choix.

Ken Durrett (à gauche) et Nate Williams (à droite). Bob Cousy y croit, les deux recrues sont le renouveau des Royals, des futurs stars de la NBA.
Ken Durrett (à gauche) et Nate Williams (à droite). Bob Cousy y croit, les deux recrues sont le renouveau des Royals, des futurs stars de la NBA.

C'est chose faite après seulement dix rencontres : Norm Van Lier est envoyé vers les Chicago Bulls en échange du pivot Jim Fox. Il est vrai que les Royals ont besoin d'un pivot. Sam Lacey est décevant et son remplaçant, le vétéran Darrall Imhoff, est sans arrêt blessé. Il est tout aussi juste que le club pédale dans la semoule et que Van Lier et Archibald ne sont pas contents. Au point que Cousy décide d'aligner Tom Van Arsdale et Matt Goukas sur les lignes arrières à leur place. Bob Cousy l'architecte est en train de devenir Bob Cousy le savant fou.

Il pensait pouvoir construire une équipe compétitive grâce à un concept de jeu et sans avoir besoin de grandes individualités. Il a recruté des joueurs sans se soucier de les avoir vus jouer, ou de quelle était leur état de santé. Nate Williams n'est finalement pas le crack attendu, tout comme Ken Durrett qui est le pire joueur du top 10 de la draft. Il a promis de jouer plus vite que n'importe quelle équipe de NBA mais ses Royals pratiquent un des tempos le plus bas de la ligue (14ème sur 17 équipes). Même chose pour la défense et les rebonds (14ème défense et pire franchise aux rebonds de NBA). Bob Cousy a transféré à tout va, drafté à vue de nez et a renié tout ses principes. Il pèche par orgueil et sa franchise en fait les frais. Le bilan s'en ressent : seulement 30 victoires et toujours pas de playoffs.

Mourir pour mieux Renaître

Le 14 mars 1972, Joe Axelson fait une déclaration lourde de conséquences : les Cincinnati Royals délocalisent la franchise à Kansas City. Plus précisément, le club devient les Kansas City - Omaha Kings. Depuis plusieurs années, le public boude les Royals, qui n'attirent plus que 3 600 spectateurs en moyenne. Le départ d'Oscar Robertson a définitivement scellé le divorce entre l'équipe et ses fans. La ville de Kansas City possède un potentiel intéressant susceptible de permettre aux Royals de survivre en NBA, et le jumelage avec Omaha est l'occasion de capter des spectateurs du Nebraska. Cincinnati est devenue trop petite au sein d'une NBA en pleine expansion, dont la fusion avec la ABA semble désormais inexorable. L'identité visuelle change également : les Royals deviennent les Kings pour ne pas faire doublon avec la franchise de baseball locale.

Bob Cousy donne ses consignes et encouragements lors du camp d'entraînement d'avant saison.
Bob Cousy donne ses consignes et encouragements lors du camp d'entraînement d'avant saison.

Le décor change, mais les problèmes restent les mêmes pour Bob Cousy, qui doit attirer du monde aux matchs malgré une équipe peu compétitive. Premier souci : il ne peut pas compter sur la draft pour recruter un jeune talent de premier plan. Malgré le quatrième pire bilan de la ligue, les Kings ont perdu leur premier choix en signant Nate Williams l'an dernier lors de l'Hardship Draft. Rétroactivement, cela n'est pas si impactant, car il s'agit d'une cuvée très faible.

L'effectif pour la saison à venir est quasiment le même, ce qui laisse peut d'espoir d'évolution positive des résultats. Bob Cousy se trouve dans une impasse ; il sait pertinemment que tout s'annonce compliquée. Pour ne rien arranger, son équipe passe de la faible Central Division de l'Est à la redoutable Midwest Division de la conférence Ouest. Dans ce contexte, comment diable réussir à attirer les foules ?

Après trois saisons calamiteuses et sans résultats probants, Cousy risque gros. Ce qui pourrait le sauver serait une arrivée massive de spectateurs, mais qui souhaiterait s'offrir un abonnement pour voir une équipe de perdants ? Ce qu'il lui faut, c'est une superstar et dans les ténèbres de la dernière saison, une lueur d'espoir a surgi du néant. Bob Cousy tient déjà son joueur majeur et, avec l'aval de Joe Axelson, il s'apprête à lui donner les pleins pouvoirs.

Le phénomène en question se nomme Nate "Tiny" Archibald. La saison précédente, il affichait 14 points et 6 passes de moyenne lors des dix premières rencontres. Après le transfert de Norm Van Lier, ses chiffres ont quasiment doublé, atteignant 30 points et 10 passes. Bob Cousy voulait faire tourner son effectif mais, faute de talent, il a une fois de plus renié ses propres concepts. Au diable les rotations, Tiny passe plus de 43 minutes sur le terrain et cela n'est rien à côté de son futur temps de jeu.

De toute façon, Cousy se dit qu'il a plus de chances de remporter des matchs avec Archibald sur le parquet plutôt que sur le banc. Ce stratagème n'a qu'un but bien précis : piquer la curiosité des fans grâce à sa superstar et leur donner de quoi discuter en rentrant après les matchs. Mais en agissant de la sorte, il nourrit une peur :

J'espère qu'on ne crée pas un monstre.

C'est la fin de cette première partie. Bob Cousy, le savant fou, a tout essayé pour faire revivre les Royals. Cependant, ses méthodes douteuses ne lui ont pas permis d'atteindre son but. Désormais, il tente le tout pour le tout et décide de lâcher sa créature sur la NBA. Sans aucune retenue, Tiny Archibald s'apprête à réaliser une saison légendaire. Reste à savoir si les craintes de son créateur s'avéreront exactes et si le gentil et timide meneur des Kings se transformera en monstre.