Le Monstre créé par Bob Cousy (Partie II)
Après avoir pris connaissance du parcours du créateur, il est temps de voir comment s'est comportée sa créature. Bob Cousy se trouve bien dépourvu après plusieurs années de gestion douteuse des Cincinnati Royals. Son effectif est pauvre et, pour attirer du public, il ne lui reste plus qu'une seule solution : donner les pleins pouvoirs à sa star. C'est dans ce contexte que Tiny Archibald réussit l’une des saisons individuelles les plus mythiques de l'histoire.
Archibald, un choix par défaut
Le 3 novembre 1971, les Cincinnati Royals remportent leur deuxième victoire de la saison en huit rencontres. Pour la première fois, Bob Cousy a décidé de titulariser Matt Guokas et Tom Van Arsdale aux postes d'arrière et de meneur. C'est un choix payant pour l'ancien Celtic, qui désespérait de voir son équipe s'enliser malgré le talent de ses guards : Norm Van Lier et Tiny Archibald. Avec cet ajustement tactique, Bill Buchannon, directeur des relations publiques pour le compte des Royals, ose l'optimisme. Il estime que la saison est enfin lancée ; pour lui, Cincinnati est prête à dominer la Central Division malgré un bilan peu flatteur de deux victoires pour six défaites.
Le début de saison n'est pas fameux, et ce sont les meneurs Norm Van Lier et Tiny Archibald qui en sont tenus pour responsables. Seulement 8 points, 6 rebonds et 5 passes pour Van Lier en 25 minutes de jeu à 31 % de réussite, dans un rôle de sixième homme qu'il n'apprécie pas. De son côté, Tiny Archibald compile 16 points, 3 rebonds et 5 passes à 46 %, ce qui correspond exactement à sa production de l'an passé. Pour ne rien arranger, le pivot Sam Lacey peine à convaincre. De quoi donner des envies de transferts à Bob Cousy.
En attendant, Tom Van Arsdale continue son récital avec un match solide et une victoire de plus face aux Phoenix Suns. Auteur de 27 points, il confirme sa bonne forme et s'impose comme le leader des Royals. Van Lier et Archibald cumulent sept points à eux deux, dont un terrible 2 points en 34 minutes pour Tiny, qui ne tente que quatre tirs et ne distribue aucune passe décisive. Pendant ce temps, Matt Guokas aligne 14 points et 14 passes au poste de meneur, qui n'est pas, à l'origine, le sien.
Le 8 novembre est un jour particulier : les Royals rencontrent les Boston Celtics, ce qui n'est jamais un match comme un autre pour Bob Cousy. Tiny Archibald, Norm Van Lier et Sam Lacey sont complètement transparents et Cincinnati s'incline 120-109. De quoi passablement agacer un Bob Cousy à court d'idées, qui se demande s'il n'est pas temps de sévir.
« Si c’est ce qu’on doit faire, alors on commencera à infliger des amendes, parce que je n’arrive tout simplement pas à leur faire comprendre ce qui est nécessaire et ce qui doit être fait. Les rookies comme les vétérans laissent entrer ça par une oreille et sortir par l’autre. Je commence à me demander si nous n’avons pas quelques divas. Quelqu’un se sent blessé dans son orgueil ; on sort un joueur du match à un certain moment et les gars boudent. On dirait qu’on a affaire à une bande de gamins de 12 ans. À ces prix-là, je ne veux pas de divas. »
Le lendemain, la nouvelle tombe : Norm Van Lier est échangé contre le pivot Jim Fox des Chicago Bulls. Bien que Cousy soit contrarié par les défaites, il l'est tout autant de perdre un meneur qu'il apprécie. Van Lier est un bon joueur : combatif, bon passeur et défenseur féroce, il est d'ailleurs l'un des tout meilleurs dans ce domaine. En réalité, Cousy voulait transférer Archibald contre le pivot Tom Boerwinkle. Mais les Bulls ne voulaient pas de Tiny, obligeant les Royals à repartir avec un lot de consolation.
Cependant, le changement semble avoir du bon. Tiny s'illustre dès le match suivant avec 22 points et 9 passes lors d'une victoire face aux New York Knicks. Selon lui, il vient de réaliser le meilleur match de sa saison et l'apport de Jim Fox est un plus indéniable. C'est une belle performance réalisée en sortie de banc, car pour le moment, Matt Guokas reste le meneur titulaire.
Quelques jours plus tard, le succès est encore au rendez-vous face aux Golden State Warriors avec un Tiny toujours aussi incisif, qui signe 21 points et 10 passes. Par contre, la guigne frappe le toujours très chanceux Tom Van Arsdale. Après neuf minutes de jeu, il chute lourdement sur la nuque après une collision avec son partenaire Nate Williams. Il n'y a pas de fracture, mais il lui faut du repos. Son absence offre à Tiny l'opportunité de reprendre sa place dans le cinq majeur.

La Vengeance de Tiny
Pour la première fois depuis son arrivée en NBA, Tiny est seul maître à bord sur les lignes arrières. Jusque-là, il devait composer avec Flynn Robinson et Norm Van Lier dans son champ d'action. Dorénavant, il mène le jeu seul et cela lui convient à merveille. Après neuf rencontres, il affiche 26 points et 11 passes de moyenne à 50 % de réussite aux tirs. Pas mal pour un meneur d'à peine 1m80. D'autant que le bilan n'est pas mauvais, avec 4 victoires malgré l'absence de Van Arsdale. On se dit qu'avec le retour de ce dernier, les Royals peuvent espérer de grandes choses, mais le bonheur ne dure jamais longtemps à Cincinnati.
Fin décembre, les Royals viennent de subir une défaite humiliante, 119-87, contre les Baltimore Bullets de Wes Unseld. Avec seulement deux victoires en seize rencontres en décembre, c'est une véritable catastrophe. Bob Cousy est démoralisé, au même titre que ses troupes. Ce revers est celui de trop ; le coach des Royals semble baisser les bras. Il s'enferme avec ses joueurs dans le vestiaire pendant 25 longues minutes. Cette fois, il n'y a pas de colère dans sa voix. Il n'en est plus là et il dit en avoir fini avec les sanctions qui ne servent à rien.
« Je leur ai dit que j’étais à court de solutions. »
Le jeu des Royals est comme crispé. Qu'il s'agisse des rookies ou des vétérans, tout le monde semble forcer son jeu. Le symbole de cette sensation est Tom Van Arsdale. Il apparaît perdu sur le terrain, son agressivité ayant disparu, ce qui fait qu'il n'attaque plus le cercle comme auparavant. Idem pour le doyen de l'effectif, Johnny Green. Quand il est bon, Cincinnati déroule, mais il est au crépuscule de sa carrière et n'a plus le même impact. Bob Cousy se prend le mur de la réalité en pleine figure : son équipe est mal construite. Dans ce marasme, Tiny surnage avec 24 points et 7 passes de moyenne. Mais le timide petit meneur ne peut rien pour cet effectif bancal qui est au bout du rouleau après seulement deux mois de compétition.
Tiny est un jeune homme timide né dans le quartier de South Bronx, à New York. Au départ peuplée par la classe ouvrière immigrée, la zone devient, lors des années 60, majoritairement afro-américaine. De nombreux facteurs poussent la population à déserter ce secteur et la pauvreté s’installe. Les immeubles se vident et le Bronx se retrouve à l’abandon. C’est au milieu de ces tours inhabitées, de ces boulevards insalubres et gangrénés par la violence que grandit celui que ses parents appellent affectueusement Tiny. Le principal danger pour lui est de ne pas se faire happer par la rue. Il est à deux doigts de céder quand Floyd Layne arrive dans sa vie.

Ce dernier remarque le jeune Tiny sur les playgrounds. Il faut dire qu’il y passe le plus clair de son temps. Son talent saute aux yeux et, s’il continue de progresser, il peut devenir un joueur professionnel. Seulement, il y a un hic : Tiny sèche les cours depuis un moment et il ne fait désormais plus partie de l’équipe de son lycée. Floyd Layne parvient à le convaincre de retourner en classe et persuade le coach de son école de le reprendre. Le jeune prodige trouve en Layne un mentor et également un père de substitution, son vrai père ayant quitté le foyer alors qu’il n’avait que 14 ans.
Ce qui frappe chez Tiny Archibald, c’est son immense timidité. Il ne s’exprime et ne se montre sous son vrai jour qu’avec une balle orange dans les mains. Le basketball est son obsession, il joue sans arrêt. C’est sur les terrains qu’il est à l’aise ; le reste du temps, c’est un garçon sage et peu loquace.
Mais le 18 janvier 1971, un événement s'apprête à le changer. C'est dans la douleur et la rancœur que le gentil Tiny décide de faire payer au monde entier le fait de l'avoir ignoré. Car bien qu'il soit le meilleur Royal sur le terrain, le All-Star Game se joue sans lui, et c'est Tom Van Arsdale qui représente la franchise de l'Ohio lors du match des étoiles. Pour Archibald, c'est un affront.
Cette nouvelle fait surgir en lui ses plus bas instincts. Ce n'est pas une colère passagère, c'est une révolte. Désormais, c'est un désir de revanche qui le consume, et il ne trouvera la paix que lorsqu'il aura fait mordre la poussière à la NBA tout entière.
« Oui, j’étais amer. J’étais là pour faire payer à tout le monde de m’avoir écarté de l’équipe. Peu importe contre qui je jouais, tout le monde allait payer : les entraîneurs, les arrières, les attaquants et les gros joueurs. »
Tiny n'est plus là pour s'amuser, il est là pour détruire. À force de jouer à l'apprenti sorcier, Bob Cousy vient de créer un monstre. Les successions de défaites, de transferts ratés, de choix de draft douteux et de stratégies bancales viennent de lui exploser au visage comme un éclair au milieu de la nuit. Mais c'est avec une certaine joie qu'il découvre la puissance de sa créature.
Un après les autres, les All-Stars de la saison 72 paient pour l'affront subi. Archibald marque 40, puis 43 points contre les Atlanta Hawks de Lou Hudson, 41 et 45 sur les Detroit Pistons de Bob Lanier, 41 sur Butch Beard des Cleveland Cavaliers, 42 sur Billy Cunningham des Philadelphia Sixers, 49 sur les Knicks de Walt Frazier et 55 sur les Portland Blazers de Sidney Wicks. Sur les 34 derniers matchs de la saison, il aligne 34 points et 10 passes de moyenne à 47 % aux tirs. Un seul mot : monstrueux.
Bien que la terreur de Cincinnati martyrise les défenses adverses, le succès ne suit pas et la saison se termine avec 30 victoires au compteur. C'est une campagne de plus sans playoffs pour le coach Cousy, qui sait que l'été sera calme. La franchise n'a pas les moyens de se renforcer et, à l'aube d'une délocalisation vers Kansas City, cela n'a rien de rassurant. Comment réussir à attirer un nouveau public avec une équipe de perdants ?
C'est là que Bob Cousy décide de mettre le paquet sur le petit Tiny. Si les futurs Kings n'ont pas une grande équipe, ils auront leur superstar. Pour le reste, et comme le dit Cousy : « il suffira de laisser la nature suivre son cours ». Ce qu'il veut, c'est donner à Kansas City l'envie de venir au stade pour voir évoluer un phénomène et offrir aux spectateurs un sujet de discussion sur le trajet du retour après les matchs. Il sait que Tiny, en forme, c'est l'assurance d'avoir 34 points et 10 passes de moyenne. Reste à savoir s'il peut tenir ce rythme sur une saison entière.

Tiny Archibald entre dans la légende
Il y a des choses qui ne changent pas. Avant le démarrage de la saison, Bob Cousy annonce qu'il travaille toujours sur le rythme de jeu afin d'imprégner un tempo rapide, comme à la grande époque des Celtics. C'est, une fois de plus, loin d'être le cas, mais c'est peut-être la conséquence d'une attaque qui compte sur le talent d'un seul homme. Tiny Archibald mène la danse à sa façon et, au diable les vieilles recettes. Les Kings sont l'une des attaques les plus lentes de la ligue, mais cela ne les empêche pas de trouver le chemin de la victoire.
Fin novembre, Kansas City affiche un bilan surprise de 14 victoires pour 10 défaites grâce à un Tiny en feu qui aligne 34 points et 12 passes de moyenne à 49 % de réussite. Dans son sillage, c'est toute l'équipe qui semble sur un nuage : 11 victoires en 15 rencontres lors du mois de novembre avec une adresse de 49 %. Les Kings démarrent fort et séduisent le public du Municipal Auditorium, comme en témoigne Tom Van Arsdale.
« Je pense que ça valait le coup de quitter Cincinnati. C'est une meilleure situation à Kansas City. On se sent bien plus soutenus ici, je ne sais pas si c'est juste parce que nous sommes nouveaux. »
Ce n'est pas la même histoire du côté de l'autre ville des Kings : Omaha. La franchise doit jouer 15 rencontres dans la cité du Nebraska, qui brille par son indifférence. Les grands soirs, c'est à peine 3 000 spectateurs présents dans les tribunes et la plupart montrent plus d'intérêt pour l'équipe adverse. Pour Van Arsdale, il n'y a aucun futur possible à Omaha.
Au mois de décembre, le soufflet retombe et la dynamique change : seulement six victoires en dix-huit rencontres pour les Kings. Tiny reste dominateur avec 33 points et 12 passes, mais son équipe n'y arrive plus. Un joueur se retrouve pointé du doigt : l'ailier Tom Van Arsdale. Sa production est de plus en plus faible et, à la fin du mois de janvier, le couperet tombe. Celui qu'on surnomme T-Von est transféré vers les Philadelphia Sixers contre un autre ailier, John Block. Bob Cousy n'en démord pas avec ses idées de jeu rapide ; pour mettre cela en place, il veut plus de rebonds et pense que Block est l'homme de la situation.
Malheureusement pour lui, les 9 points et 5 rebonds de moyenne de Block en 19 minutes de jeu ne changent rien à la situation. Les Kings ne sont pas catastrophiques, mais ils ne peuvent pas rivaliser avec la concurrence. Si le bilan de la saison est presque à l'équilibre avec 36 victoires, il est trop juste pour participer aux phases finales. La seule satisfaction de cet exercice 72/73 est la révélation aux yeux du monde du talent de Tiny Archibald.

Il est clairement devenu l'un des joueurs les plus fabuleux de la ligue ; il est une superstar. Le frêle meneur des Kings est le premier joueur de l'histoire à être le meilleur scoreur et le meilleur passeur de la NBA lors de la même saison. Les journalistes et les fans sont conquis ; c'est bien simple, tout le monde l'adore. Dans ce monde de géants, il est la terreur qui découpe les défenses avec une facilité déconcertante. Il est élu dans le meilleur cinq de la ligue, termine troisième au vote de MVP et, surtout, il est All-Star.
Il en est si heureux qu’il arrive le premier à l’entraînement d’avant-match. Une séance à laquelle personne ne participe, laissant le pauvre Tiny bien seul. La rencontre est terne pour un All-Star Game, mais il ne manque pas d'apporter une touche funky à ce match raté par la conférence Ouest. Il finit meilleur marqueur de la rencontre avec 17 points, mais c'est Dave Cowens qui est élu MVP du match.
Mais qu'en est-il des craintes de Bob Cousy ? En donnant tant de pouvoir à son meneur, il a pris le risque de gonfler son ego. Avec de telles performances, comment ne pas prendre la grosse tête ? Le légendaire Celtic a un début de réponse dans les déclarations de Tiny. Au lieu de rouler des mécaniques et de se vanter, Tiny répond avec beaucoup de respect. Selon lui, rien de tout ça n’aurait été possible sans les conseils avisés de son entraîneur. Voilà de quoi combler Bob Cousy, qui préfère nuancer les compliments de son poulain.
« Personne ne peut arrêter Archibald. Il a tellement de talent. J’aimerais m’en attribuer le mérite. J’aimerais dire qu’il y a beaucoup de moi en lui, mais je ne peux pas. Je ne lui ai rien appris. Tiny, c’est du pur Nate Archibald. Ce qu’il fait, c’est sa propre créativité, son propre flair. »
Une fois la saison terminée, Tiny montre qu’il n’a rien perdu de son humilité malgré son immense succès personnel. Il pense que scorer à ce point n'est pas un facteur de progression collectif. Certes, cela apporte de la notoriété pour lui et son équipe, mais il déclare que cela ne mène nulle part. Tiny se moque bien des récompenses et des records, il veut gagner.
L'Humain qui fascine plus que le Monstre
L'idée du thème du monstre m'est inspirée par un article partagé sur le blog « From Way Downtown » de Bob Kuska. On y découvre un papier du journaliste John Devaney, publié dans le magazine Sport en 1975, dans lequel on peut lire ceci :
« Mais qu’en est-il du timide Tiny Archibald ? En étant propulsé instantanément vers la célébrité, Tiny était-il devenu le monstre égomaniaque que Cousy, dans ses craintes, avait imaginé ? »
Cet article brillant m'a fait penser au roman de Mary Shelley, « Frankenstein ou le Prométhée moderne ». Le parcours chaotique de Bob Cousy se prête parfaitement à une métaphore du Docteur Frankenstein. Lui aussi a multiplié les expériences ratées pour finalement engendrer un monstre. Cependant, sa créature n'a fait de carnage que sur les parquets. Car comme le Prométhée du roman de Shelley, Tiny Archibald est fascinant d'humanité.
Quand on donne un salaire de 450 000 dollars et les clés d'une franchise à un jeune talent, il y a de quoi avoir des inquiétudes. Il faut comprendre qu'avec ses performances, Archibald est dorénavant considéré comme un des tout meilleurs joueurs de l'histoire. Il est célèbre, il est bien payé, il est All Star et All NBA, il a tout ce qu'il faut pour devenir imbu de sa personne. Pourtant, plutôt que de profiter de sa célébrité, il préfère utiliser sa notoriété pour des actions plus concrètes.
Alors bien sûr, être une star qui gagne beaucoup d'argent change la vie. Tiny vit désormais dans une grande maison à Long Island, à des années-lumière de ce qu'il a pu connaître dans le Bronx. Cependant, son cœur ne bat que pour New York.
La ville est suprême.
Archibald a la Big Apple dans le sang : c'est son enfance, sa culture, c'est là-bas qu'il est chez lui. La saison à peine terminée, il laisse sa famille dans le confort de sa luxueuse villa pour passer l'été dans son quartier du South Bronx. Il ne s'y rend pas pour montrer sa réussite et frimer. Il retourne dans son quartier pour faire ce que Floyd Layne a fait pour lui lorsqu'il était un adolescent en manque de repères. Prométhée a donné le feu sacré aux humains, tout comme Floyd Layne l'a donné à Tiny. Désormais, c'est à lui de le transmettre à la jeunesse du ghetto new-yorkais.
La crise urbaine est à son paroxysme au début des années 70, et les enfants comme les adolescents manquent d'encadrement. Comme le dit Tiny : « Ils apprennent juste à survivre ». Alors, au lieu d'en faire simplement le constat, le meneur star décide de se retrousser les manches et d'offrir de son temps pour aider sa communauté. Il possède un remède qu'il connaît par cœur : le basketball. Chaque jour ou presque, il passe dix à douze heures sur les playgrounds. Il organise des tournois, il entraîne des équipes et, quand l'envie de taquiner la balle est trop forte, il prend part au match.

Par le jeu, il tente de donner une alternative au fait de traîner dans la rue. Il souhaite occuper les jeunes et planter des graines dans leurs têtes, leur faire comprendre que les études sont la porte vers l'émancipation. Dans un article publié dans le Kansas City Star, datant de 1974, Le journaliste Gerald B.Jordan montre également son admiration pour le meneur des Kings dans un long article fleuve de quatre pages. On y apprend que Tiny estime déjà avoir aidé une vingtaine de jeunes du Bronx à rentrer à l'université.
Tout le monde ne va pas aller à l’université, mais jouer vaut mieux que traîner dans les rues. Je ne peux pas les avoir avec moi 24 heures sur 24, mais si je peux les intéresser au basket, ils joueront toute la journée et rentreront chez eux fatigués le soir.
Les tournois organisés par Tiny attirent un monde fou, jusqu'à un millier de personnes. Le jeu y est physique et spectaculaire ; le public est chauffé à blanc, aussi fantasque que les coups d'éclats des joueurs. C'est du pur basketball de rue avec tout le décorum qui fait la légende des playgrounds new-yorkais. Mais le terrain n'est pas que l'endroit où l'on montre ses aptitudes balle en main ; pour Tiny, c'est aussi un centre social à ciel ouvert. Il y est une idole, un éducateur, un grand frère et un modèle à suivre pour toute une génération. Tiny Archibald est la personnification même de l’importance sociale du « playground basketball » dans les quartiers pauvres afro-américains.
Lorsque John Devaney le suit, il se rend compte que le jeune homme timide est devenu un orateur de talent, un vrai sage. Il est fini le temps où il fallait tendre l'oreille pour entendre ses réponses. Désormais, il parle, il a un but et il l'exprime de façon magistrale. Le respect qu'il inspire fait de lui un homme qu'on écoute et il se servira de cette capacité toute sa vie.
Après sa carrière, il reprend ses études et obtient un doctorat. Il pousse d’autres anciens joueurs à faire de même, comme l’ancien meneur des New Jersey Nets, Kenny Anderson. C’est là que se trouvent sa nouvelle fierté et sa motivation. Il développe un programme intitulé P.R.I.D.E, qu’on peut traduire par : prise de décision, respect, intelligence, rêve, éducation et effort. Le silencieux Tiny Archibald est devenu un orateur de talent, qui n’a de cesse de vouloir inspirer les nouvelles générations à s’éduquer afin de prendre leurs vies en main.
Que Bob Cousy se rassure, Tiny Archibald n'est pas devenu un monstre, bien au contraire. Il a tout donné pour apporter des perspectives d'avenir à une jeunesse abandonnée. Rien n'a pu corrompre ni venir à bout de son objectif : c'est sa plus grande fierté et le plus bel accomplissement de sa vie.
La relation entre Tiny et Bob Cousy s'arrête brutalement, le 29 octobre 1973 au lendemain d'une rencontre qui oppose les Kings aux Buffalo Braves. Touché au talon, Archibald est encouragé à jouer, mais ce n'est pas une bonne idée. Il est contraint de sortir après vingt minutes de jeu. La blessure semble s'être étendue au tendon, il doit prendre du repos. Sans lui, Kansas City n'arrive à rien. Puis, après seulement vingt rencontres, Bob Cousy jette l'éponge. Il déclare qu'il faut une nouvelle vision et qu'il doit partir au plus vite pour le bien de l'équipe.
Il reste des choses à dire sur Tiny Archibald et cette saison 1972/73. C'est l'occasion de créer un nouveau format dédié à la partie statistiques, à l'analyse et au plaisir de faire quelques digressions et comparaisons. Cela arrive bientôt pour un nouveau chapitre.