Detroit Pistons, 10 ans de Galère
L'ère du Run and Gun débute en 1956 ; à cette époque, la NBA ne comprend que huit franchises. Six d'entre elles sont couronnées championnes sur l'ensemble de la période. Seules les Detroit Pistons et les Cincinnati Royals ne connaissent pas le frisson de remporter le titre suprême. Les Royals se consolent avec la présence d'Oscar Robertson, un des plus grands meneurs de l'histoire. Mais les Pistons n'ont pas cette chance, et les années 60 sont pour eux, synonymes d'une galère permanente.
Contexte
À la fin des années 50, l'ambiance est bien morose du côté des Pistons. Les deux dernières saisons ne sont pas folichonnes, avec une élimination au premier round des playoffs, à chaque fois face aux Minneapolis Lakers. Pourtant, il y a peu de temps, la franchise du Michigan est une des places fortes de la ligue. Puisque grâce au duo composé de George Yardley et Larry Foust, les Pistons se hissent en finale NBA lors des saisons 1955 et 1956.
George Yardley est un des plus fabuleux scoreurs de son époque, mais Fred Zollner, le propriétaire, décide de se séparer de lui. Il est le premier joueur de l'histoire à scorer plus de 2 000 points sur une saison. Mais l'ailier n'est pas intéressé par une carrière sur le long terme. Il a déjà trente ans et son temps dans la ligue est compté. La meilleure décision est de le transférer, à la condition de trouver un club qui veuille bien d'un joueur à l'aube de sa retraite sportive. De plus, il faut que cette franchise puisse absorber son contrat, qui est mirobolant pour l'époque. Les Syracuse Nationals sont preneurs, mais la contrepartie est loin d'être satisfaisante avec l'arrivée du peu talentueux ailier, Ed Conlin.

Le besogneux Larry Foust subit le même traitement en étant expédié aux Lakers, échangé contre le pivot Walter Dukes. Sans ses deux All-Stars, l’équipe perd de son éclat et se retrouve dépourvue de grande vedette. C’est le meneur Gene Shue qui endosse le costume de leader avec la lourde tâche de faire oublier George Yardley. Il est ensuite rejoint par l’ailier Bailey Howell, second choix de la cuvée 1959, qui possède tout le talent pour devenir la future tête de gondole du club.
La fin de l'ère Yardley marque un changement majeur. Les Pistons sont présents en NBA depuis la saison 1948-1949, alors que la ligue se nommait encore la BAA. Cependant, c’est dans la ville de Fort Wayne (Indiana) que commence leur épopée avant qu’ils ne déménagent à Detroit en 1958. Ils ont l’espoir de se développer dans cette ville bien plus prometteuse qui a comme atout principal l’Olympia Stadium et sa capacité de 11 000 places.

Saison 1960/61
Une nouvelle décennie commence et le mot d’ordre est « reconstruction ». Arrivé au cours de la saison 1959/60, le coach Dick McGuire se retrouve au camp d’entraînement avec pas loin de 20 joueurs. Sa mission est de conserver le meilleur effectif possible pour la saison à venir. Il décide de parier sur la jeunesse avec un roster composé de cinq rookies, deux sophomores, deux joueurs de troisième année et seulement trois vétérans qui ont à peine plus de cinq ans d'expérience.
Cette saison régulière se joue en 79 rencontres et l’objectif est clair : atteindre la barre des 50 % de victoires. Parmi les recrues de première année, il y a l’arrière Don Ohl (37e choix) et l’ailier George Lee (26e choix). Les deux rookies sont des bons coups de cette loterie et ils s’imposent rapidement comme des titulaires indiscutables. Cependant, celui qu’on attend de pied ferme est l’ailier Jackie Moreland, choix numéro 4 de la draft en provenance de Louisiana Tech.

L’ancien Bulldog est prometteur et sort d’un cursus universitaire solide à base de statistiques monstrueuses et de records en tout genre. Malheureusement pour Detroit, son passage dans le monde professionnel est un échec. Seulement 7 points et 5 rebonds de moyenne en 15 minutes, bien loin des espoirs placés en lui. C’est un autre nouvel arrivant qui fait oublier cette déconvenue : l’intérieur Bob Ferry.
Ferry a passé la dernière saison à regarder Bob Pettit enfiler les paniers comme des perles depuis le banc de touche. En quittant les Saint Louis Hawks pour rejoindre les Pistons, il trouve un endroit où il peut enfin s'épanouir. Sans être phénoménal, il réussit à limiter la casse du bust Jackie Moreland. Il fait ainsi partie de ce noyau de sept joueurs qui affiche plus de dix points de moyenne ; aucune autre équipe de NBA ne réalise cela. C’est toute la force de ces Pistons qui excellent en attaque en étant la deuxième équipe de la ligue à l’Offensive Rating.
Par contre, ce n’est pas du tout la même histoire en défense. Detroit manque de mordant et ce n’est pas rare de les voir s’écrouler de l’autre côté du terrain. Ils deviennent les spécialistes du match sabordé après avoir mené au score. Les Cincinnati Royals profitent de ces errements pour coller au train des Pistons toute la saison. Finalement, avec 34 victoires, Detroit se qualifie pour les playoffs avec une toute petite victoire d’avance sur l’équipe d’Oscar Robertson.
Les années se suivent et se ressemblent, puisqu’une fois de plus les Pistons doivent affronter les Lakers, depuis peu localisés à Los Angeles. Le souci dans cette série porte le nom de Bailey Howell. L’ailier scoreur est en panne : il est calamiteux en attaque, et absent au rebond. Howell pousse son coach à trouver une solution pour limiter le massacre. McGuire décide de mettre le pivot de 2,13 m, Walter Dukes, sur l’aile afin de défendre sur Elgin Baylor. C’est un choix audacieux qui permet de revenir à 2-2 dans cette série, mais qui s’avère insuffisant pour vaincre les Lakers d’un Baylor de gala qui plante 39,4 points de moyenne.
Saison 1961/62
Les Pistons changent d’écrin et disent adieu à l’Olympia. Ils deviennent les pensionnaires de la mythique Convention Arena (ou Cobo Arena), lieu du discours emblématique du révérend Martin Luther King en 1963 avec son « I Have a Dream ». C'est une salle de 12 000 places qui demeure leur quartier général jusqu’à la saison 1977/78, avant d’être à son tour remplacée par le non moins célèbre Pontiac Silverdome.
Côté effectif, on prend quasiment les mêmes et on recommence. Tout d’abord, les stars de l’équipe sont prolongées. C’est le cas de Bailey Howell mais surtout de Gene Shue qui signe un des plus gros contrats de la NBA. Les principales recrues proviennent de la draft avec notamment Johnny Egan. Le petit meneur de Providence ne paie pas de mine mais il a un temps été considéré comme le prochain Bob Cousy. Il s’illustre par son sang-froid et sa capacité à être décisif dans les fins de rencontre, ce qui lui permet de réaliser une belle carrière de role player.

Cependant, celui qu’on attend à Detroit se nomme Ray Scott, 4e choix de la loterie. L’ailier de l’université de Portland casse la baraque depuis deux ans avec l’équipe des Allentown Jets en EBL, une ligue concurrente de la NBA. Ray Scott n’ayant pas terminé son cursus universitaire a dû patienter avant de rejoindre le championnat professionnel. Son arrivée permet de soulager Bailey Howell sur l’aile et de lui donner de l’aide au rebond. Le rookie ne déçoit pas et termine la saison avec 13 points et 11 rebonds de moyenne.
Chez les sophomores, Jackie Moreland reste un flop, George Lee stagne mais Don Ohl progresse et s’installe comme un solide titulaire. Plus globalement, l’équipe attaque moins bien mais défend beaucoup mieux. Detroit conserve sa troisième place de la Western Division et se qualifie pour les phases finales avec un bilan de 37 victoires pour 43 défaites.
Un événement secoue la franchise mais il se déroule en coulisses. L’an passé, Fred Zollner, décide de se séparer de son General Manager, Nick Kerbawy. Ce dernier lorgne un peu trop sur la franchise des Detroit Lions en NFL. Pourtant, Kerbawy a accepté de quitter la direction des Lions afin de se consacrer exclusivement aux Pistons de Zollner, avec à la clé de belles compensations financières. On parle d’un contrat d’un million de dollars sur 20 ans, soit environ onze millions de dollars aujourd’hui. C'est un deal énorme pour l'époque.

Quand Zollner s’aperçoit que Kerbawy n’est pas concentré à 100 % sur les Pistons, il décide de le placer en congé puis de le remplacer par Francis Smith. Mais Kerbawy l’a mauvaise et il estime que le comportement de Fred Zollner à son égard a sensiblement terni sa réputation. Il porte plainte et réclame la somme astronomique de 5,5 millions de dollars. Il est finalement indemnisé trois ans plus tard à hauteur de 250 000 dollars.
Pour les playoffs, les Pistons se retrouvent face aux Cincinnati Royals. Un tour qui se joue au meilleur des cinq matchs et qui est globalement rondement mené par les Pistons. La première rencontre est serrée et Detroit lutte pour éviter la remontée au score des Royals. Oscar Robertson sort pour six fautes alors qu’il reste moins de deux minutes à jouer. Le sort de ce match est entre les mains du peu efficace Bucky Bockhorn qui rate complètement son tir.
Même frayeur dans le Game 4, les Royals courent derrière le score, mais les Pistons tiennent bon et ne tremblent pas sur la ligne des lancers francs. C’est Don Ohl qui porte son équipe avec 33 points et qui permet à Detroit de s’imposer dans ce match accroché. Les Pistons doivent désormais retrouver leur bourreau attitré, les Los Angeles Lakers.
Elgin Baylor claque 35 points dans le premier match et 34 dans le troisième, Jerry West en plante 40 dans le second et rien ne semble pouvoir contrarier les Lakers tant leurs deux stars sont intenables. Mais les Pistons se montrent combatifs. Don Ohl, jusque-là excellent, est blessé mais magnifiquement remplacé par Johnny Egan qui s’illustre avec 21 points.
Le match suivant est maîtrisé de bout en bout et les Pistons comptent jusqu’à 30 points d’avance avec un Johnny Egan toujours aussi flamboyant. Mais c’est surtout le guard Willie Jones qui sort de nulle part pour finir meilleur marqueur des Pistons avec 27 points. Detroit se relance dans cette série grâce à ses meneurs remplaçants, pendant que Gene Shue est en grande difficulté avec un 10 sur 32 au cumul lors des deux dernières rencontres.
Lors du Game 6, les Lakers dominent et mènent 91 à 67 à la fin du troisième quart-temps. Mais alors qu’il ne reste plus que 81 secondes de jeu, le score est désormais de 117 partout. Detroit est une fois de plus porté par ses rookies, Johnny Egan et Ray Scott, alors que Bailey Howell bégaye et que Gene Shue touche le fond avec seulement six points. Malheureusement, les Pistons demeurent muets jusqu’à la fin de la rencontre, qui voit les Lakers se qualifier pour les Finales NBA.
Saison 1962/63
Bonne nouvelle pour les Pistons qui, avec leur habituel quatrième choix de draft, parviennent à recruter la star locale, Dave DeBusschere. L’ailier de Detroit Mercy intègre la franchise du Michigan via l’utilisation du « territorial pick », un procédé qui permet aux équipes d’avoir l’exclusivité sur les joueurs de leur État. Cependant, Detroit n’a pas l’exclusivité de DeBusschere, puisqu’il rejoint aussi la ligue de baseball pour tenir le rôle de lanceur chez les Chicago White Sox.

DeBusschere est attendu comme la prochaine figure de proue des Pistons, surtout depuis le transfert de Gene Shue. L’ancien leader de l’équipe est envoyé à New York en échange du pivot de devoir Darrall Imhoff. Don Ohl est prolongé pour deux saisons quand George Lee est vendu aux San Francisco Warriors. Si la signature de Ohl solidifie le poste d’arrière, les Pistons se retrouvent avec deux jeunes meneurs et affaiblissent cette position.
Cela se ressent avec un début de saison catastrophique où ils enchaînent sept défaites consécutives. Le reste n’est pas beaucoup mieux, car après vingt rencontres, Detroit ne compte que quatre victoires. Dans ce contexte, le public déserte les gradins de la Cobo Arena, le club est en crise. Fred Zollner investit énormément d’argent dans sa franchise et il en perd plus qu’il n’en gagne. La situation est telle que la mairie de Detroit s’engage à aider son équipe de basketball à recevoir davantage d’intérêt de la part de la ville afin de la sauver.
On se demande encore combien de temps Zollner peut accepter de plomber les finances de son entreprise pour maintenir à flot les Pistons. Ce millionnaire qui gère ses affaires de main de maître galère sportivement alors que c’est là qu’il a le plus envie de briller. On estime la fréquentation de la salle à 4 000 personnes, mais des journalistes doutent de cette annonce. Ils se mettent à compter les fans présents dans l’arène, pour vérifier si les dires de Zollner sont exacts.

Le résultat est loin de la réalité puisqu’ils ne comptent que 2 000 individus. L’image du Cobo Hall quasiment vide expose les problèmes financiers des Pistons. En plus de cela, après investigation, la presse s’aperçoit que la plupart des billets ne sont pas vendus, mais offerts. Au vu de la situation, la rumeur d’une délocalisation à Philadelphie paraît de plus en plus réaliste. Fred Zollner fait les frais de cette débandade et se voit pointé du doigt, coupable de ne pas avoir réussi à signer de gros joueurs à l’intersaison.

Alors que tout semble s’écrouler, les Pistons retrouvent des couleurs et parviennent à remporter encore trente victoires et à se qualifier pour les playoffs. Le public revient et lorsque les Boston Celtics sont en ville, on compte jusqu’à 7 000 spectateurs, de quoi renflouer la trésorerie.
Le passage en phase finale est de courte durée face à une équipe des Hawks bien supérieure. Don Ohl et Dave DeBusschere portent l’effectif, mais ils ne peuvent rien contre Bob Pettit qui aligne plus de 36 points par rencontre, défaite logique 3 à 1.
Saison 1963/64
Attention, un McGuire peut en cacher un autre. Fred Zollner décide de resigner son coach, Dick McGuire, mais il tente aussi de recruter son homonyme Frank McGuire pour le remplacer. La piste ne mène à rien, mais Zollner déclare que le job est ouvert à toutes les candidatures. Finalement c’est Charley Wolf qui hérite du poste après avoir passé trois saisons avec les Cincinnati Royals. Wolf a la réputation d’être un homme au caractère rigide qui dirige ses entraînements de manière militaire.
Hormis les rookies Eddie Miles et Reggie Harding, aucun nouveau visage ne complète cet effectif qui a montré ses limites l’an dernier, ce qui n’augure rien de bon. L’inquiétude se confirme sur le parquet, les Pistons sont les cancres de la ligue en attaque. À la mi-saison, le bilan est de seulement 9 victoires pour 31 défaites.
Dave DeBusschere vit la pire année de sa carrière et cela explique en grande partie les raisons de cette débâcle. Après s’être cassé la jambe, il se brise la cheville victime d’un retour aux affaires trop rapide. Il doit ensuite faire face au deuil après la perte de son père. DeBusschere ne participe qu’à 15 rencontres et Fred Zollner décide même de le libérer de ses obligations afin de lui permettre de préparer son début de saison avec les White Sox.

Les Pistons ont bien tenté d’apporter du sang neuf en montant un transfert afin de récupérer le pivot des Warriors, Nate Thurmond. Detroit propose Don Ohl, mais San Francisco veut aussi Bailey Howell et Jackie Moreland. Nate Thurmond, en tant que recrue, ne peut être échangé que si les autres franchises valident l’opération. Les Hawks et les Lakers ont déjà fait savoir qu’ils n’approuvent pas ce transfert de peur de voir les Warriors se renforcer et de faire d’eux un prétendant au titre. Detroit rate ici l’occasion de signer un des meilleurs pivots de sa génération et la saison demeure un désastre, seulement 23 victoires et pas de qualification en playoff.
Saison 1964/65
Charley Wolf fait une promesse, celle de renouveler son effectif à 60 %. Il commence par se débarrasser de Darrall Imhoff, expédié aux Lakers contre du cash. Ensuite, les Pistons montent un trade XXL qui voit Bailey Howell, Don Ohl, Wali Jones, Les Hunter et Bob Ferry être envoyés à Baltimore. En contrepartie, ils reçoivent Rod Thorn, Don Kojis ainsi que Terry Dischinger. Ce dernier n’a que 24 ans, il est déjà double All-Star et Detroit veut en faire son nouveau leader.
L’arrière Joe Caldwell est sélectionné lors de la draft, un choix lourdement critiqué par la suite. En effet, les Pistons avaient la possibilité de s’offrir les services d’un certain Willis Reed, dont ils possédaient les droits. Detroit passe encore à côté d’un autre grand pivot. Décider de ne pas prendre Reed est incompréhensible, quand on sait l’importance des big men à cette époque. Mais Fred Zollner semble avoir un petit faible pour les ailiers scoreurs.
Avec le retour de Dave DeBusschere, les Pistons défendent bien mieux, mais les résultats demeurent décevants. Après onze rencontres et deux petites victoires, Charley Wolf est licencié. Le gros transfert de début de saison avait pour vertu de se débarrasser des joueurs qui ne s’entendaient pas avec lui. Pourtant, le voilà défait de ses fonctions. Pour lui succéder, Zollner décide de nommer Dave DeBusschere, son franchise player âgé de 24 ans. Désormais, il est joueur de basketball, de baseball et entraîneur. Du changement s’opère également dans les bureaux avec le licenciement du GM Francis Smith, remplacé par le journaliste Don Wattrick.

Terry Dischinger, bien qu’All-Star, n’est pas la vedette attendue et le prix payé pour l’obtenir paraît disproportionné. Alors que les playoffs semblent à leur portée, les huit dernières rencontres de la saison se soldent par des défaites. Ironiquement, cela profite aux Baltimore Bullets. C’est une meilleure campagne avec 31 victoires, mais les Pistons ratent encore les phases finales et ils n’ont toujours pas de certitudes.
Saison 1965/66
Fred Zollner se met en quête d’un nouvel entraîneur et tente de recruter Forddy Anderson de Michigan State avant de finalement prolonger l’expérience Dave DeBusschere. L’équipe a plutôt bien progressé sous ses ordres alors pourquoi changer ?
En ce qui concerne la draft, les Pistons ont un plan qui se déroule en deux temps. Tout d’abord, ils sélectionnent avec leur troisième choix le pivot Bill Buntin de l’université de Michigan grâce au fameux territorial pick. Buntin, c’est 22 points et 13 rebonds de moyenne ainsi qu’une finale du championnat NCAA. Cet intérieur de 2,01 m pour 113 kg est un renfort solide sur lequel on place beaucoup d’espoir.
Car au-delà de ses performances passées ou à venir, posséder Bill Buntin a un autre avantage. Celui de le réunir l’an prochain avec son partenaire à l'université, Cazzie Russell. Ce dernier est considéré comme le joueur le plus en vue depuis Wilt Chamberlain. Avec Buntin et Russell, Detroit peut rassembler deux jeunes stars locales et faire enfin exploser la billetterie. Malheureusement, ce plan contient une faille majeure.
Effectivement, il se trouve que l’année suivante, c’est la fin du territorial pick. Fred Zollner milite fortement auprès de la NBA pour une petite extension de cette règle qui l’arrange bien, mais la ligue fait la sourde oreille. La proposition est refusée et il ne reste plus qu’une simple solution pour obtenir Cazzie Russell : perdre des matchs. Le déroulement des événements tend à rendre cette nouvelle option hautement réalisable.
En premier lieu, la draft de Tom Van Arsdale, le chat noir ultime. Le bougre fait une belle carrière de 929 rencontres en NBA sans jamais en jouer une seule en playoffs. Difficile de savoir si c’est Van Arsdale qui porte la poisse à Detroit ou l’inverse, mais c’est bien avec les Pistons que commence son cycle de la lose.
Second problème, le rookie Bill Buntin. Sa relation avec Dave DeBusschere est calamiteuse car il est constamment hors de forme. DeBusschere lui demande de perdre du poids, mais il s’en montre incapable. Malgré certains flashs intéressants, il ne participe qu’à 42 rencontres pour 8 points et 6 rebonds de moyenne. Spoiler : l’équipe se sépare de lui avant le début de la saison 1966/67 après qu’il se soit rendu avec deux semaines de retard au camp d’entraînement.
Cependant, Bill Buntin n’est pas le seul à avoir des problèmes relationnels avec Dave DeBusschere. Son partenaire, le prometteur Joe Caldwell (le grand-père de Marvin Bagley), a lui aussi du mal avec son coach et il demande son transfert en juillet. DeBusschere s’est permis de le critiquer ouvertement dans la presse, pointant du doigt son individualisme, et cela ne lui a pas beaucoup plu. Don Wattrick, qui vient de parapher un nouveau contrat avec Caldwell, explique qu’aucune équipe n’a montré de l’intérêt pour son joueur. Il lui faut alors ronger son frein et se préparer à composer avec cet entraîneur et partenaire qu’il n’apprécie guère.
Detroit doit aussi se priver de Terry Dischinger, convoqué par l’armée, il devient indisponible pour les deux saisons à venir. On rappelle que les Pistons ont lâché Bailey Howell, Don Ohl et Wali Jones, trois joueurs de classe susceptibles de combler bien des manques de leur effectif.
Que dire de Reggie Harding, intérieur talentueux longtemps favori de Dave DeBusschere, qui considère qu’il a le potentiel d’être un des meilleurs pivots de la NBA. Mais Harding vient de recevoir une amende de 500 dollars pour avoir frappé un policier. Ceci n’est que le premier acte de nombreux déboires pour le premier Bad Boy de l’histoire de Detroit. Il est ensuite suspendu indéfiniment par la NBA pour « attitude préjudiciable au basketball professionnel ». Il est mis à disposition des autres équipes pour la somme de 1 000 dollars, mais aucun club ne souhaite accueillir ce mauvais garçon à la réputation sulfureuse.

Enfin, on apprend le décès de Don Wattrick seulement une semaine avant le début de la saison. Les Pistons se retrouvent sans manager avant que Zollner ne décide de nommer Edwin Coil à sa place. Detroit collectionne les problèmes et les défaites se suivent et s’enchaînent sans avoir besoin de forcer le destin. Marty Blake, le GM des Saint-Louis Hawks, suggère à Dave DeBusschere de se transférer lui-même pour rejoindre son club. Bien qu’il déclare ouvertement que son équipe est pathétique, il se refuse à le faire.
Dépassés, les Pistons proposent un échange aux New York Knicks afin de leur envoyer les ailiers Ray Scott et Tom Van Arsdale. Ils souhaitent obtenir ni plus ni moins que le joueur snobé l’an dernier à la loterie, Willis Reed. L’offre, qui a dû faire beaucoup rire le front office new-yorkais, est bien entendu jetée à la poubelle. Une saison infernale, seulement 22 victoires, mais l’espoir de recevoir le premier choix de draft afin de signer Cazzie Russell qui a lui seul, peut faire rapidement oublier tous ces tracas.
Saison 1966/67
Fred Zollner vient de passer une année à répéter en boucle qu’il veut absolument l’ailier Cazzie Russell, la prochaine star de la NBA selon lui. Aujourd’hui, c’est un pile ou face qui s’apprête à sceller le sort de sa franchise, car il faut départager les Knicks et les Pistons pour l’obtention du premier choix. Malheureusement pour eux, ce sont les New York Knicks qui l’emportent et ils ne se gênent pas pour s’offrir les services de Cazzie Russell. Detroit doit se consoler avec l’arrivée du meneur Dave Bing en provenance de l’université de Syracuse.

Ed Coil est conforté à son poste de manager et sa première intersaison est des plus calmes. L’unique renfort notable est celui de Reggie Harding qui vient de purger sa suspension. Dave DeBusschere est encore une fois prolongé comme entraîneur. Zollner s’entête et il est le seul à ne pas s’apercevoir qu’il gâche l’énergie de son leader en lui imposant un double rôle.
Lors des camps d’entraînement, on commence à se rassurer puisque Detroit se rend compte que Cazzie Russell n’est pas aussi fort que prévu. La saison régulière confirme cette impression tandis qu’à Detroit, on se frotte les mains d’avoir choisi Dave Bing. Le meneur démarre en douceur, mais au fil des rencontres il s’installe comme titulaire indiscutable et comme la meilleure recrue de l’année.
Cependant, que serait une saison des Pistons sans un mauvais choix ? Celui-ci est pris lors d’un échange à trois équipes entre Detroit, Baltimore et Los Angeles. Detroit envoie son ailier fort titulaire Ray Scott aux Bullets et les Lakers reçoivent le pivot Mel Counts. Quant à Detroit, ils sont censés accueillir le vétéran Rudy LaRusso. Pour cela, il aurait été judicieux de se renseigner un peu plus puisque ce dernier refuse catégoriquement de se rendre dans le Michigan. Il n'a pas envie de déplacer sa famille dans l'Est du pays.
Rudy LaRusso, âgé de trente ans au moment du transfert, préfère prendre sa retraite plutôt que de rejoindre Detroit. Les Pistons viennent donc d’échanger un titulaire contre… rien. Ils tentent bien de porter une réclamation, mais la NBA valide l’opération. Comble du fiasco, quelques semaines plus tard, Rudy LaRusso signe un contrat avec les San Francisco Warriors.
Avec un titulaire en moins et malgré un très bon Dave Bing qui termine Rookie of the Year, il est difficile d’obtenir des résultats. C’est encore une année compliquée qui se profile. En fin de saison, Dave DeBusschere jette l’éponge et décide de quitter son poste d’entraîneur. C’est Donnie Butcher qui prend sa place en toute fin d’année afin de conclure un exercice une fois de plus médiocre sur un bilan de 30 victoires pour 51 défaites.

Saison 1967/68
L’ABA entre en scène avec son argent et ses offres alléchantes, et elle ne tarde pas à s’en prendre aux joueurs de Detroit. Les Indiana Pacers tentent de recruter Tom Van Arsdale, mais ce sont les Pistons qui leur infligent un camouflet. Dorénavant, les joueurs universitaires peuvent aussi se faire drafter en ABA. C’est le cas de Jimmy Walker de Providence, le père de Jalen Rose. Pour l’obtenir, Detroit pose sur la table un bel accord de quatre ans et 250 000 dollars.
Dave DeBusschere reçoit une prolongation de cinq ans, Terry Dischinger est libéré de ses obligations militaires et Reggie Harding est envoyé à Chicago, une ville qui est le meilleur et le pire endroit pour accueillir un homme de son profil. Sur le terrain, les choses se passent bien mieux que les années précédentes. Cela même si Jimmy Walker est un peu décevant pour un premier choix de draft. Seulement 9 points de moyenne pour celui qui est sélectionné avant Earl Monroe ou encore Walt Frazier.
Dave Bing casse la baraque et il est même le marqueur le plus prolifique de la saison avec plus de 27 points par rencontre. Finalement, le pile ou face perdu est à l’origine de la meilleure décision de la décennie pour les Pistons. Detroit parvient à réaliser un transfert intelligent en envoyant John Tresvant et Tom Van Arsdale aux Cincinnati Royals en échange de l’ailier scoreur et rebondeur Happy Hairston.
Dave DeBusschere et Dave Bing sont All-Stars et le bilan en fin de saison est quasiment à l’équilibre avec 40 victoires pour 42 revers. Les Pistons retrouvent les playoffs, mais se dressent sur leur route les vieillissants Boston Celtics. Dans le Game 6, Dave Bing est héroïque avec 44 points, dont 37 en seconde période. C’est toutefois insuffisant pour forcer un Game 7. Vaillants, les Pistons s'inclinent 4 à 2 face à des Celtics bien aidés par les 18 points et 7 rebonds de moyenne d'un certain Bailey Howell. Cependant, la machine Pistons semble mieux huilée que jamais et la confiance est de retour.

Saison 1968/69
Il n'y a pas de recrue majeure à l’intersaison, seuls d’anciens joueurs font parler d’eux dans la presse. On apprend que Bill Buntin décède tragiquement d'une crise cardiaque et que Reggie Harding vient de se faire tirer dessus. Hormis cela, la presse locale n'a rien à se mettre sous la dent de croustillant concernant les Pistons.
La saison reprend et après 22 rencontres, le bilan est de 10 victoires pour 12 défaites, ce qui est trop peu. Fred Zollner et Ed Coil décident de se séparer de Donnie Butcher afin de céder son poste à son assistant Paul Seymour. Butcher n’est pas rancunier, il pense même que le teigneux Seymour a l’énergie et la poigne nécessaires pour changer la mentalité du groupe. Cependant, Ed Coil ne donne aucun pouvoir décisionnel à Seymour et ce choix est lourd de conséquences.
Si la tranquillité semble avoir gagné les rangs de Detroit à l’intersaison, en coulisses, ça cogite sévère. Ed Coil veut renforcer son secteur intérieur et signer un ténor des raquettes pour former un duo avec Dave Bing, le fameux one-two punch qui fait fantasmer toutes les équipes de l’époque.
Seulement quelques jours après sa nomination, Paul Seymour apprend que Dave DeBusschere est envoyé aux Knicks en échange de Walt Bellamy. Seymour connaît très bien Bellamy, le pivot n’a pas cessé de le rendre dingue lorsqu’il était sous ses ordres à Baltimore. Seymour le décrit comme quelqu’un ayant avalé une ciguë maltée, une plante qui rend celui qui l’ingère léthargique.

Paul Seymour prend en main une équipe, et voilà qu’on transfère son joueur le plus irréprochable contre un autre qualifié par la presse d’« éternel enfant à problèmes de la ligue ». Bellamy a déjà usé sept entraîneurs depuis son arrivée en NBA, la démarche entamée par Seymour est alors jugée par les journalistes comme un "acte sadomasochiste" de sa part. Avec Bellamy, Seymour a tenté d’être gentil, d’être méchant, de lui donner des responsabilités pour l’impliquer, mais il finit par conclure qu’on ne peut rien tirer de lui. Voilà les deux hommes réunis pour le meilleur et surtout pour le pire.
Lorsque Bellamy est à New York, un de ses partenaires dit de lui qu’il n’a aucun amour-propre. Un autre affirme que Bellamy aurait été ravi de passer sa saison assis sur le banc à ne rien faire. Il semble bien que la NBA tout entière sache que Detroit a commis une erreur. De leur côté, les Knicks se frottent les mains et l’histoire retient qu’ils viennent de signer le chaînon manquant capable de les mener au succès.
La saison se termine avec seulement 32 victoires et l’ajout de Bellamy semble bien avoir affaibli l’équipe. Les Pistons ratent les playoffs avec un exercice marqué par ce transfert peu inspiré qui freine un club qu’on pensait en pleine progression. L'année se termine avec des rumeurs de vente de la franchise. Zollner a plusieurs prétendants pour une reprise, mais il reste finalement toujours le propriétaire.
Saison 1969/70
Les Pistons ont encore la possibilité de se renforcer avec un quatrième choix de draft, l'ailier Terry Driscoll. Il termine sa carrière après 274 rencontres, avec 4 points et 4 rebonds de moyenne. On comprend donc que la draft n'apporte rien d’extraordinaire et, de toute façon, la grosse actualité de cette intersaison est le départ de Paul Seymour. Peu enclin à supporter Walt Bellamy une année de plus, il préfère en rester là. Il est remplacé par l’ancien coach des Lakers, Butch Van Breda Kolff.
Comme pour Seymour l’an passé, alors qu’il vient à peine de prendre le poste, il doit déjà faire face à un problème qui semble insoluble. La star de l’équipe, Dave Bing, vient de signer un deal avec la franchise d’ABA : les Washington Capitols. Bing est toujours sous contrat, mais il promet aux Capitols de les rejoindre à la fin de celui-ci. Cela veut dire que dans deux ans, Bing s’envole pour la capitale sans que son équipe ne reçoive de contrepartie. Son envie départ en ABA fait de lui, un joueur intransférable.

La seule solution viable et de tout faire pour le conserver. Il faut pour cela lui proposer un accord au moins aussi énorme que celui offert par les Capitols, soit environ 500 000 dollars. Mais cela semble être insuffisant, Bing est originaire de Washington et il rêve d’évoluer dans sa ville. Le choix de Bing, plonge sa franchise dans une impasse.
Que serait une saison de Pistons sans choix douteux ? Tout commence en février quand ils décident d’envoyer Happy Hairston à Los Angeles contre le médiocre Bill Hewitt. Puis c’est au tour d’Eddie Miles, ce pilier de la franchise est échangé contre le modeste Bob Quick de Baltimore. Le même jour, Walt Bellamy prépare ses valises en direction d’Atlanta contre l’anonyme joueur de banc à la carrière éphémère, John Arthurs. Chaque transfert se solde par un terrible affaiblissement de l'effectif.
La NBA fait payer à Bing ses envies d’ABA puisqu’il n’est pas convié au All-Star Game. Cela profite à son partenaire Jimmy Walker qui réalise une belle progression au milieu du marasme en cours. L’année se termine avec un bilan de 31 victoires et, encore une fois, sans playoffs.
Seulement quatre jours après la fin de saison, on apprend le recrutement du sensationnel pivot de l'université de St. Bonaventure, Bob Lanier. Il est signé au nez et à la barbe des New York Nets pour la somme de 1,5 million de dollars. La proposition des Nets était de deux millions de dollars, mais Lanier ne veut pas rejoindre l'ABA. Il estime que la sécurité financière se trouve en NBA et que la compétition y est bien meilleure avec la présence de Nate Thurmond, Willis Reed ou encore Kareem Abdul-Jabbar.
Dave Bing, de son côté, réalise que les promesses des Capitols ne sont que de la poudre aux yeux. Le propriétaire de Washington, Earl Foreman, lui a promis monts et merveilles mais il décide finalement de jeter son dévolu sur un autre jeune talent, Charlie Scott. Le voici donc obligé d’honorer ses engagements avec Detroit sans savoir quelle suite est possible entre lui et son équipe.
Toutefois, on semble ne pas vouloir lui en tenir rigueur et Butch Van Breda Kolff, compte bien sur sa star pour avancer et bâtir une équipe solide. Bing ressort même gagnant de cet épisode en réussissant à négocier un contrat juteux de 450 000 dollars sur 3 ans. Enfin, il n’y a aucun regret à avoir puisque l’année suivante, la NBA parvient à contraindre l’ABA de déplacer sa franchise de Washington à Norfolk où ils deviennent les Virginia Squires.
Dorénavant, Zollner peut rêver à un avenir radieux. Il possède un des meilleurs meneurs de la ligue, et avec l'arrivée de Bob Lanier, un des duos les plus prometteurs de sa génération. La décennie se termine avec bien plus d'espoirs qu'elle n'avait commencé.

Bilan
Le parcours des Pistons lors de ces années 60 est parsemé d’un nombre incalculable de mauvais choix. Que ce soit à la draft où ils ratent l’occasion de recruter des joueurs comme Willis Reed, Walt Frazier ou encore Earl Monroe. Que ce soit lors de transferts, où ils sacrifient des talents pour Terry Dischinger qui ne devient pas la star souhaitée, Rudy LaRusso qui ne rejoint pas l’équipe ou Walt Bellamy qu’on colle dans les pattes du pauvre Paul Seymour.
Detroit ne participe qu’à quatre campagnes de playoffs en dix ans. Des huit franchises présentes lors de la saison 1960/61, seuls les New York Knicks comptent aussi peu d’apparitions en phases finales. Seule différence, ils terminent la décennie en tant que champions grâce notamment à l’arrivée de Dave DeBusschere, offert sur un plateau par Detroit.
Il est difficile de trouver des circonstances atténuantes aux échecs répétés des Pistons tant ils ont tout fait pour se tirer des balles dans le pied. Comme bien souvent à cette époque, le propriétaire du club est un homme charismatique, omniprésent et omniscient au sein de sa franchise. Fred Zollner et sa sœur Janet fondent leur équipe en 1939. Seulement quelques années plus tard, il réalise un doublé en NBL avant de rejoindre la BAA en 1948. C’est dans la cuisine de Zollner que se discute la fusion entre la NBL et la BAA afin de former la NBA. Preuve, s’il en est, de son influence qui lui vaut le surnom de « Mr. Pro Basketball ».
Seulement voilà, Zollner a perdu de sa superbe et son club en souffre avec lui. Le temps des succès semble lointain, et les décisions discutables du propriétaire historique des Pistons en sont responsables. Reste alors la consolation de l’arrivée de Bob Lanier et de la conservation de Dave Bing. L’association des deux talents semble être, sur le papier, le gage d'un retour aux jours heureux. Mais cela, c'est un autre chapitre de l'histoire de l'ère du Run and Gun.
