Le Régime de Paul Silas

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Le Régime de Paul Silas

Lorsque Paul Silas arrive en NBA, il est un des joueurs les plus lourds de la ligue. Il se rend compte qu’il doit perdre du poids s’il veut progresser. L’histoire qui suit ne pourrait être qu’une simple anecdote sympathique, mais le contexte de cette quête de légèreté nous dit beaucoup de choses sur la ligue et son évolution.

(Dans la continuité du chapitre 10, consacré à l’origine du terme power forward, cet article prolonge la réflexion sur l’évolution du poste d’ailier fort à travers le parcours de Paul Silas.)

Peser sur le jeu avec légèreté

Notre histoire commence à la fin de la saison 1967-1968. Paul Silas vient de terminer ce qui constitue sa plus belle saison individuelle en NBA jusque-là. Il faut dire qu’il n’a pas eu beaucoup de chance en étant drafté par les St. Louis Hawks, qui comptent déjà dans leurs rangs des ailiers de classe comme Bob Pettit et Bill Bridges. Lorsque le légendaire Bob Pettit prend sa retraite, Bridges prend sa place dans le cinq de départ. Au fil des saisons, Paul voit son rôle prendre de l’importance, jusqu’à être considéré comme l’un des meilleurs sixièmes hommes de la ligue, si ce n’est le meilleur. En 32 minutes de jeu, il affiche des moyennes de 13 points et 12 rebonds, avec 45 % de réussite aux tirs.

La première raison qui explique sa belle progression est le travail qu’il a effectué sur son tir. Il devient un bien meilleur tireur de lancers francs et passe de 50 à 70 % de réussite dans cet exercice. Globalement, son efficacité fait un bond significatif et passe de 0,90 à 1,04 point par tir tenté. Mais ce n’est pas la seule chose qui a changé, et tout le monde l’a bien remarqué : Paul a maigri. Au début de sa carrière, selon ses propres dires, il pèse 113 kg, avant de prendre conscience qu’il doit perdre du poids pour s’imposer. Avec 15 kg de moins sur la balance, Paul est plus efficace, plus rapide et plus mobile, sans pour autant perdre en puissance. C’est un choix déterminant dans sa carrière, car la NBA a changé et ses exigences ne sont plus les mêmes.

En octobre 1966, la presse de Detroit annonce que les Pistons coupent Bill Buntin. Après seulement 42 matchs chez les professionnels, la franchise du Michigan se sépare de cette star locale qu’elle venait pourtant de sélectionner en troisième position de la draft 1965. Cet échec retentissant s’explique, dans un premier temps, par sa taille. Buntin a beau avoir dominé en NCAA, il ne mesure que 2,01 m, ce qui est un peu court pour le championnat professionnel, sans pour autant être rédhibitoire.

Son entraîneur s’ajuste et décide de le décaler sur l’aile, ce qui est tout à fait logique au vu de la situation. Mais Buntin manque de mobilité et ne parvient pas à s’adapter à cette position. Après seulement deux mois de compétition, il est relégué au bout du banc et devient le douzième homme de la rotation. C’est le joueur-entraîneur Dave DeBusschere qui prend cette décision. Ce qu’il reproche à Buntin, et qui saute aux yeux de tous, c’est son surpoids et sa condition physique déplorable.

Dave DeBusschere est le modèle parfait du power forward tel qu'on le définit au début des années 70. source : The Detroit News
Dave DeBusschere est le modèle parfait du pivot tel qu’on le définit au début des années 70. : The Detroit News

La population de la NBA a changé. Nous ne sommes plus à l’époque des intérieurs à bedaine, des caisses de bière qui attendent au frais dans le vestiaire et des cigarettes allumées à peine la rencontre terminée. Dans une ligue qui ne compte que 150 joueurs, les places sont rares pour les nouveaux venus. Les entraîneurs et les propriétaires veulent désormais des joueurs fiables et affûtés, qui prennent le job au sérieux. Le cas de Bill Buntin est révélateur de ce qui se joue à cette période. Il ne suffit plus d’avoir du talent pour signer un contrat et faire carrière. Le niveau technique et athlétique s’est considérablement amélioré et, pour survivre dans la ligue, il faut fournir plus d’efforts que la génération précédente. Paul l’a bien compris.

« Je pesais 113 kg lorsque j’étais rookie au camp des Hawks en juin 1964. J’avais été proche de ce poids depuis que j’avais travaillé deux étés dans une usine de crème glacée à Omaha. Ils ne voyaient pas d’inconvénient à ce que nous prenions des pauses pour manger de la glace ou que nous ramenions un carton ou deux à la maison. J’ai pris 20 kilos lors du premier été, en trois mois. J’ai aussi subi une ablation des amygdales cet été-là, et cela semblait augmenter mon appétit. J’ai fait attention à mon alimentation durant ma première année avec les Hawks, en travaillant pour la ville et en jouant au basket tous les jours. » – Paul Silas

Paul Silas est récompensé pour son sérieux et, en plus de cela, son profil commence à avoir la cote en NBA. Comme nous avons pu le voir au chapitre 10, à la fin des années 60, un nouveau terme fait son apparition : le power forward. Avant cela, on ne distingue pas les joueurs évoluant sur les ailes. On peut, à de rares occasions, trouver les termes big ou strong accolés au mot forward, mais il n’est pas encore question de puissance. Au début des années 70, Dave DeBusschere est le prototype de ce « nouveau » poste. En 1968, personne n’a encore donné de nom à ces joueurs qui prennent de l’importance, mais on commence à chercher à les définir.

C’est ce que fait l’ailier des Hawks, Bill Bridges, lors d’une interview accordée au Greensboro Record en janvier 1968. Il y définit sa vision du rôle d’ailier, auquel il donne le nom de triple threat, en français triple menace. Il affirme qu’ils ne sont que trois dans la ligue à correspondre à cette définition : Jerry Lucas, Gus Johnson et lui-même. Selon sa théorie, le triple threat est un scoreur capable de défendre le meilleur attaquant adverse et de dominer au rebond. Le seul problème, c’est que Bridges se voit un peu plus beau qu’il ne l’est réellement en attaque, car on ne peut pas le considérer comme un scoreur avec seulement 13,7 points pour 75 possessions.

Bill Bridges théorise le nouvel ailier dès 1968 et décrit ce qu'il appelle le Triple Threat. source : The Greensboro Record

En revanche, Bridges correspond bien à la définition du power forward : un ailier capable de contribuer en attaque, excellent rebondeur, défenseur d’élite et bon passeur. Ce dernier point est important, car il fait de ces joueurs des relanceurs de premier plan, ce qui constitue un atout extraordinaire dans une ligue où le jeu rapide est pratiqué à outrance. Le power forward doit être capable de courir, de dribbler et de lâcher le ballon au moment le plus opportun, ou encore de trouver un partenaire démarqué grâce à une passe longue, à la manière d’un quarterback.

C'est tout ce qui a manqué à Bill Buntin pour réussir à s'adapter au poste d'ailier. Car, dans le Run & Gun, des rebonds, il y en a beaucoup, et des contre-attaques, il y en a tout autant. Pour suivre la cadence, il faut un cardio qui tient la route et une forme physique irréprochable. Ce n'est pas pour rien que Dave DeBusschere est le modèle du power forward, lui qui a cumulé, pendant des années, une carrière de basketteur et de joueur de baseball professionnel. Il n'est donc pas étonnant de voir que c'est lui qui s'agace de voir Bill Buntin constamment hors de forme.

Silas a un temps de retard sur Bridges et DeBusschere. Il doit placer la barre haut et se calquer sur leur modèle. En perdant du poids, il atteint son but et signe une saison fantastique en 1968. Il est désormais l'un des remplaçants les plus précieux de toute la NBA, avec le potentiel pour devenir un titulaire incontestable. Mais le plus dur, lorsqu'on fait un régime, c'est de s'y tenir.

Paul Silas sous le maillot des St. Louis Hawks. source : The Atlanta Journal
Paul Silas sous le maillot des St. Louis Hawks. source : The Atlanta Journal

Entre Copines

En 1969, on peut trouver un article intéressant dans The Arizona Republic. Son auteur n’a pas signé ce papier, ce qui est assez surprenant pour l’époque. Pour illustrer son propos, ce journaliste s’appuie sur des statistiques ramenées sur 48 minutes. Grâce à ce procédé, il estime pouvoir déterminer qui sont les meilleurs rebondeurs parmi les ailiers. Le classement est dominé par Jerry Lucas, avec 21,3 rebonds en 48 minutes, suivi de Zaid Abdul-Aziz (alors connu sous le nom de Don Smith), avec 20,8, puis de Paul Silas, Clyde Lee, Toby Kimball et Bill Bridges, qui affichent tous un peu plus de 19 rebonds.

La méthode utilisée est contestable, mais elle a le mérite de témoigner d’un besoin de mesures plus fines pour déterminer qui sont les véritables experts du rebond. Paul Silas fait partie de cette caste, et ses récentes performances pourraient faire de lui une recrue de premier choix pour n’importe quelle franchise.

C'est pourquoi les Phoenix Suns s'offrent ses services via un échange impliquant Gary Gregor, un ailier qui tourne à 11 points et 9 rebonds par match. Cela peut sembler être une faible contrepartie pour les Hawks, mais Paul Silas n'est plus considéré comme l'un des meilleurs sixièmes hommes. En seulement quelques mois, il vient de perdre dix minutes de temps de jeu et n'affiche plus que 9 points et 9 rebonds par match, avec 42 % de réussite aux tirs. Désormais, la question est de savoir lequel de ces deux joueurs a le plus de potentiel. Jerry Colangelo, dirigeant des Suns, espère avoir réalisé une bonne affaire et pense que Paul peut rendre son équipe plus forte.

En octobre 1971, le journaliste Dave Hicks publie dans l’Arizona Republic un article intitulé « Paul Silas aminci est prêt ». Pourtant, un détail interpelle. Dès 1967, Paul Silas affirme avoir perdu 15 kg, ramenant son poids à 98 kg. Quatre ans plus tard, il déclare de nouveau avoir perdu 15 kg, mais cette fois pour atteindre 93 kg. Les chiffres ne concordent pas entre les deux dates. Silas aurait donc repris 10 kg, portant son poids à 108 kg, avant de perdre à nouveau 15 kg. De quoi suggérer qu’il avait une nouvelle fois pris du poids au point de ne plus être en forme.

Paul Silas dans sa version compacte, ne pèse plus que 93kg mais il reste toujours un des meilleurs rebondeurs de NBA. source : The Arizona Republic
Paul Silas dans sa version compacte, ne pèse plus que 93kg mais il reste toujours un des meilleurs rebondeurs de NBA. source : The Arizona Republic

C'est le moment idéal pour une seconde prise de conscience. Paul ne doit pas seulement perdre du poids, il doit aussi rester en forme et conserver une silhouette affinée. C'est une tâche compliquée pour un joueur des années 60. Mais après deux saisons à Phoenix, il pense avoir trouvé la solution. Il débarque au camp d'entraînement de 1971 plus fluet que jamais. Jerry Colangelo est ravi de voir sa nouvelle recrue en pleine possession de ses moyens, mais il s'inquiète tout de même de ce poids qu'il ne veut pas voir trop baisser.

« Il aura beaucoup plus de vivacité et je pense qu'il réalisera sa meilleure saison professionnelle. Mais je ne veux pas qu'il perde davantage, vous comprenez. » – Jerry Colangelo

Le secret de la forme de Silas est surprenant, c'est en compagnie de sa femme et des mères de famille de son quartier qu'il trouve son salut, grâce aux réunions Weight Watchers. Tout le monde connaît cette enseigne aujourd'hui, et il est amusant d'imaginer une armoire à glace de 2,01 m et de 108 kg suivre assidûment ce genre de programme autour d'un café entre copines. Si de nombreuses mamans ont pesté contre les résultats mitigés de cette célèbre diète, Paul, lui, a trouvé son régime gagnant.

« Ça va être un combat intérieur, quelque chose auquel je vais devoir m'accrocher. C'est difficile de contrôler son alimentation lorsqu'on est en déplacement, mais c'est la première fois que je suis vraiment décidé à le faire. J'ai 28 ans et je ne sais pas encore combien de temps je pourrai jouer dans cette ligue. Mais je sais que ce ne sera pas aussi long si je continue à porter un poids excessif. » – Paul Silas

Désormais, il est considéré comme un vétéran et plus rien ne lui sera pardonné. S'il souhaite réaliser la meilleure carrière possible, il doit se maintenir en forme. Si l'époque n'est pas encore aux préparateurs physiques personnels ni aux musculatures de statues grecques, Silas comprend qu'il est indispensable d'être un athlète pour s'imposer et durer.

Les effets de ce régime se font sentir immédiatement. Paul réalise la meilleure saison de sa carrière, avec des moyennes de 18 points, 12 rebonds et 4 passes décisives en 38 minutes. Il est aussi plus efficace que jamais, avec 1,10 point par tir tenté. Les Suns terminent la saison 1971-1972 avec un superbe bilan de 49 victoires et 33 défaites, mais, malheureusement pour eux, cela ne suffit pas pour atteindre les playoffs. C'est cruel, mais, en 1972, bien que la NBA compte 17 franchises, seules quatre équipes par conférence sont qualifiées pour les phases finales. Cette année-là, l'Ouest est redoutable, avec les Milwaukee Bucks (63 victoires), les Los Angeles Lakers (69 victoires), ainsi que les Golden State Warriors (51 victoires) et les surprenants Chicago Bulls (57 victoires).

Dans l'autre conférence, un homme termine sa saison avec un goût amer. Il vient de voir son équipe éliminée aux portes des finales, alors qu'elle affichait le meilleur bilan de la conférence Est. Ses bourreaux ? Les New York Knicks de ce satané Dave DeBusschere, qui leur a posé tant de problèmes. Embrumé par les volutes de son cigare, il sait ce qu'il lui faut pour aller chercher un douzième titre. Il le sait tellement bien qu'il a même déjà recruté son propre Dave DeBusschere.

Paul Silas lutte au rebond face à ses futurs partenaires. source : Johnson City Press
Paul Silas lutte au rebond face à ses futurs partenaires. source : Johnson City Press

Le Chaînon manquant

Les Phoenix Suns sortent d'une saison 1971-1972 encourageante, mais Jerry Colangelo sait qu'il ne doit pas se reposer sur ses lauriers. Il dispose d'un effectif composé de vétérans et pense qu'il lui faut du sang neuf, d'autant qu'il a déjà eu un avant-goût de ce que plus de jeunesse peut lui apporter. En effet, à la fin de la saison 1971-1972, le guard de 23 ans Charlie Scott fait irruption dans l'effectif de Phoenix pour participer aux six derniers matchs de la saison. Il débarque à la surprise générale en provenance de l'ABA, où il est le meilleur marqueur avec 34,6 points de moyenne sous le maillot des Virginia Squires. Son équipe tourne bien et il évolue aux côtés de Julius Erving, mais il estime être lésé financièrement par son propriétaire, Earl Foreman.

Du jour au lendemain, il claque la porte des Squires alors que les playoffs approchent à grands pas. Les Suns y voient une occasion en or de se renforcer. C'est à cet instant qu'un piège se referme sur eux. Car, pour que Charlie Scott puisse jouer en NBA, il faut en détenir les droits. Or, celui qui les détient est un certain Red Auerbach, le GM des Boston Celtics. L'homme au cigare n'est pas contre l'idée de céder sa pépite aux Suns, mais il sait qu'il est en position de force et compte bien faire tout son possible pour en tirer un profit maximal.

Les Suns ne peuvent rien faire sans ces droits, et Colangelo veut absolument conserver son nouveau meneur. C'est ainsi que les Celtics obtiennent Paul Silas, ailier All-Star et membre de la NBA All-Defensive Team. Bob Ryan, célèbre journaliste du Boston Globe, peut alors écrire, en français dans le texte, que les Celtics ont leur power forward « à la Dave DeBusschere ». Du côté de Phoenix, les sentiments après ce transfert sont mitigés. Jerry Colangelo espère que Charlie Scott aura un impact sur les Suns similaire à celui de Jerry West sur les Lakers. Alors que la star Connie Hawkins, déplore le départ de celui qu'il qualifie de MVP de l'équipe.

Les Celtics apprennent que Paul Silas fera partie de leur effectif juste avant leur élimination face aux New York Knicks, en 1972. Tom Heinsohn, le coach des Celtics, sait déjà ce que son power forward peut lui apporter la saison prochaine.

« Cowens donne du fil à retordre en attaque à nos adversaires, à peu près autant que les Jabbar et Chamberlain nous en donnent. Nous espérons l'éloigner de plus en plus du panier afin qu'il attire ces grands joueurs avec lui. L'ajout de Paul Silas va vraiment nous aider dans ce genre d'attaque. Lors des playoffs, les Knicks ont très bien exploité cela contre nous. Ils avaient Jerry Lucas qui tirait de l'extérieur et Dave DeBusschere qui récupérait les rebonds sous le panier. Lorsque nous envoyions Cowens à l'extérieur, nous n'avions vraiment plus de besogneux sous le panier pour récupérer le ballon. Silas est celui qui est capable de faire cela pour nous. » – Tom Heinsohn

Ce que décrit le coach des Celtics n’est rien d’autre que la définition du rôle du power forward tel qu’on l’entend à cette époque. L’association de Paul Silas et Dave Cowens peut transformer l’attaque de Boston. Désormais, Cowens pourra jouer librement sans se soucier du rebond offensif, qui est la spécialité de son nouveau partenaire. Avec Paul Silas dans l’effectif et si tout fonctionne aussi bien sur le terrain que sur le papier, les Celtics sont en passe de devenir injouables.

Paul Silas au coude à coude avec Happy Hairston. source : The Boston Globe
Paul Silas au coude à coude avec Happy Hairston. source : The Boston Globe

Dès le mois de novembre 1972, tout le monde est sous le charme de celui qui est considéré comme l’homme de main des Celtics. Son jeu rugueux rappelle au journaliste Leigh Montville le bon souvenir de Jim Loscutoff, le dur à cuire des Celtics de Bill Russell. Comme lui, il n’est jamais avare de coups de coude bien placés ou d’autres manœuvres viriles. Mais il serait réducteur de le résumer à ce simple rôle.

« Il fait essentiellement pour nous ce que Dave DeBusschere fait pour les New York Knicks. » – John Havlicek

Que ce soit au rebond défensif ou offensif, Silas est là pour imposer sa loi. En défense, il s’empare du ballon et met sur orbite John Havlicek ou Jo Jo White grâce à son sens de la passe. En attaque, il est l’un des meilleurs rebondeurs offensifs de la ligue et il est même le plus prolifique de la NBA en 1976 avec 4,5 prises. Dave Cowens décrit parfaitement pourquoi Silas est si déterminant pour Boston.

« Vous voyez les matchs, vous pouvez voir ce qu'il nous apporte. Quand il joue, vous savez qu'il sera là pour disputer chaque rebond. Contre une équipe avec un grand pivot et un gros ailier, une équipe comme les Lakers avec Wilt Chamberlain et Happy Hairston. Vous savez qu'il va s'occuper de Hairston et vous pouvez vous dire : "OK Wilt, je ne vais pas te laisser prendre des rebonds ce soir."» – Dave Cowens

Tom Heinsohn confie à Silas le poste de sixième homme. D’abord réticent, celui-ci finit par l’accepter, car son entraîneur lui fait comprendre à quel point cette fonction est importante à Boston. Tous les fans de la ville savent ce que cela représente, et ce statut est prestigieux depuis que Frank Ramsey, Sam Jones et John Havlicek ont donné ses lettres de noblesse à ce rôle.

C’est surtout que les derniers playoffs ont révélé une faille majeure de l’effectif bostonien. Le trio Cowens-Havlicek-White ne peut jamais se reposer dans des conditions optimales. Pour que l’équipe fonctionne, il ne peut y avoir qu’un seul membre du trident celte sur le banc à la fois. L’arrivée de Silas apporte de la profondeur à l’effectif, et cela change tout. Les Celtics passent de 56 victoires en 1972 à 68 en 1973. C’est un record de franchise qui reste à ce jour inégalé.

Le 29 avril 1973, sur une porte de vestiaire du Madison Square Garden, on peut apercevoir une affiche sur laquelle est écrit : « Passez le mot. Les Celts sont de retour. » C’est le message de Boston à New York avant le début du Game 7 de la finale de conférence. L’intention est là, mais la réalisation ne suit pas. John Havlicek est blessé au bras : il ne peut jouer que 23 minutes lors de cette rencontre et n’inscrit que quatre points. Sans lui, l’attaque de Boston s’enraye et repose sur Jo Jo White et Dave Cowens. Ce dernier est en grande forme en première mi-temps, mais Red Holzman, le coach des Knicks, lui réserve une surprise. Il lui colle sur le dos son meilleur défenseur, Dave DeBusschere.

Holzman a passé sa matinée à regarder les vidéos des matchs précédents et sait que son power forward peut troubler le pivot des Celtics. Avec Hondo blessé, White bien pris par Walt Frazier et Dean Meminger, et DeBusschere en mission sur Cowens, les Knicks ne laissent aucune chance à leurs adversaires. La défaite est lourde : 94 à 78. La déception est immense, et Paul Silas préfère retenir la leçon de cet échec.

« S’il y a une chose que j’ai apprise. C'est qu’il faut être prêt pour les playoffs. Il faut être prêt pour chaque match, aussi prêt que vous ne l’avez jamais été. Si vous n’êtes pas prêt, tout est fini. » – Paul Silas

Dans ce match, Paul a été bon dans ce qu’il fait de mieux. Cependant, comme ses équipiers, il n’a pas réussi à peser sur l’attaque. Il termine la partie avec seulement 33 % de réussite aux tirs et 12 points inscrits. À la suite de cette déconvenue, battre les Knicks devient son obsession, et il l’avoue pendant l’été : il pense constamment à eux. En attendant, il travaille dur pour être dans la meilleure forme physique possible avant le début du camp d’entraînement. Paul veut sa revanche, avec en ligne de mire Dave DeBusschere, qui vient d’annoncer que la saison prochaine sera sa dernière.

La déception de Dave Cowens suite à l'élimination face aux New York Knicks. source : The Patriot Ledger
La déception de Dave Cowens suite à l'élimination face aux New York Knicks. source : The Patriot Ledger

Succession

Dave DeBusschere arrive en NBA en 1962. Il est d’emblée considéré comme l’un des plus grands athlètes de la ligue, puisqu’il mène de front une carrière en NBA et en MLB. Alors qu’il n’a que 24 ans, Fred Zollner lui confie le poste d’entraîneur des Detroit Pistons en 1964. En 1968, il rejoint les New York Knicks, avec lesquels il remporte deux titres de champion et se voit décerner quatre titres, encore non officiels à l’époque, de meilleur défenseur de la ligue. En 1973, il est au crépuscule d’une carrière légendaire et, c’est une certitude, il ne reviendra pas sur sa décision. Celui qu’on surnomme Barracuda pour son mordant en défense vient de signer, à 33 ans, un contrat de dix ans avec les New York Nets pour en devenir le directeur général.

C’est donc la dernière chance pour Paul Silas de s’imposer face à ce joueur qui représente l’idéal qu’il poursuit depuis qu’il s’est mis en quête de légèreté. C’est même la dernière occasion pour les Celtics d’affronter leurs rivaux new-yorkais, qui baignent dans une atmosphère de fin de règne. Dave DeBusschere a annoncé sa retraite, Willis Reed, toujours blessé, n’est plus que l’ombre de lui-même et Jerry Lucas est victime de ce qu’on peut appeler « la saison de trop ».

Les Knicks savent que c'est leur ultime opportunité d'aller chercher un titre avec ce groupe et que Boston sera l'obstacle à franchir pour accéder à la finale. Ils se font peur au premier tour et peuvent remercier Earl Monroe qui, comme à son habitude, se montre intraitable face à ses anciens partenaires des Bullets. Ils peuvent cependant se rassurer en constatant qu'ils sont toujours aussi impitoyables en défense, eux qui viennent d'étouffer Wes Unseld et Elvin Hayes lors de cette dernière rencontre décisive.

New York s’impose, mais beaucoup d’observateurs sont inquiets, car ils ont remarqué une chose : Dave DeBusschere semble blessé. Il ne peut plus le cacher après que son équipe a été menée 2-0 dans la finale de conférence de la saison 1973-1974 face à Boston. Il souffre d’une déchirure musculaire abdominale qu’il traîne depuis deux semaines. Tout le monde le voit, et Paul Silas le premier.

« Dave est blessé. Il n’arrive pas à suivre le rythme. » – Paul Silas
La presse s'en doute et les grimaces de Dave DeBusschere le confirme, il est blessé. source : Daily News
La presse s'en doute et les grimaces de Dave DeBusschere le confirment, il est blessé. source : Daily News

Habituellement, New York se démarque par son adresse extérieure, mais cette fois, cela ne fonctionne pas. Pour Tom Heinsohn, la raison est simple, c’est à cause de ses deux meilleurs défenseurs, Don Chaney et surtout Paul Silas. Le rapport de force s’est bel et bien inversé. Les Celtics maîtrisent leur art mieux que jamais, tandis que les Knicks sont victimes du déclin de leurs superstars. Boston finit par remporter la série en seulement cinq matchs. Dave DeBusschere a tout donné, mais la douleur est trop forte et il ne peut jouer que 16 minutes lors du Game 5 avant de sortir avec les honneurs.

« Il a reçu une ovation de la part des 15 000 spectateurs de Boston. Le genre d'ovation habituellement réservé aux grands joueurs comme Joe DiMaggio et Mickey Mantle… et désormais à Dave DeBusschere. » – Cliff Keane du Boston Globe
Le regard dans le vide, Dave DeBusschere réalise que sa carrière vient de prendre fin. source : Boston Evening Globe

Dave DeBusschere quitte la scène, déçu et attristé par la défaite. La foule de Boston lui a réservé un hommage à la hauteur de sa légende. C’est donc avec une immense classe que les Knicks félicitent leurs adversaires, reconnaissant ainsi leur grandeur. Paul Silas n’a pas fait de cadeau à DeBusschere lors de cette dernière confrontation. C’est sans doute le meilleur moyen de lui rendre hommage. Après le Game 5, la presse salue sa performance : il a su prendre le relais des stars de l’équipe en fin de match et se montrer décisif. Plus globalement, il a brillé dans cette série par sa défense et sa maîtrise des intangibles.

“Les statistiques défensives n'apparaissent pas dans la feuille de match, mais elles restent gravées dans les mémoires.” – Cliff Keane

Le dernier affrontement entre Silas et DeBusschere n’a rien d’épique. Le roi des power forwards cède sa couronne, un genou à terre. Son successeur n’est pas un jeune premier : il a 30 ans, et son règne sera de courte durée. Néanmoins, en trois saisons, Paul Silas remporte deux titres de champion et est également élu meilleur défenseur par la presse, pour la première et unique fois de sa carrière. Ainsi, il s’élève au même niveau d’excellence que celui qui incarne le blueprint de ce nouveau poste, nommé power forward, un terme ambigu qui n’illustre bien ni pourquoi ni pour qui il a été créé. En tout cas, la saison 1975-1976 marque le sommet de la carrière de Paul Silas et constitue l’aboutissement d’une prise de conscience amorcée dix ans plus tôt.

Paul Silas, Dave Cowens et Tom Heinsohn célèbrent leur victoire après avoir vaincu les Phoenix Suns lors des finales de 1976. source : Lansing State Journal
Paul Silas, Dave Cowens et Tom Heinsohn célèbrent leur victoire après avoir vaincu les Phoenix Suns lors des finales de 1976. source : Lansing State Journal

Évolution n’est pas Révolution 

Que nous dit l’anecdote du régime de Paul Silas ? Dans un premier temps, elle nous montre que la population de la ligue a changé. Une génération entière est en train de s’éteindre tandis qu’une autre s’installe, avec de nouvelles qualités et surtout une capacité à répondre aux exigences croissantes du monde professionnel. Lorsque Paul Silas décide de prendre sa carrière plus au sérieux en perdant du poids, il incarne cette transition. Il comprend que pour s’imposer et durer, il doit adapter sa préparation.

D’ailleurs, il réussit à durer en remportant un troisième titre de champion en 1979 avec les Seattle SuperSonics, à l’âge de 35 ans. Sous la direction de son ancien partenaire Lenny Wilkens, Paul retrouve, en playoffs, son rôle de sixième homme de luxe. Il est certes moins percutant et moins efficace que par le passé, mais il reste déterminant en défense et au rebond. Il prend sa retraite avec 1 254 rencontres au compteur, juste derrière John Havlicek avec 1 270. À cette époque, aucun joueur n’a disputé plus de matchs qu’eux.

Mais l’évolution de Silas n’est qu’une partie d’un phénomène plus large. En 1956, au début de l’ère du Run and Gun, la NBA compte une centaine de joueurs. Cette génération majoritairement blanche, à l’ancienne, avec un comportement digne de marins en goguette, devient minoritaire dès 1963. Son dernier représentant est Richie Guerin, qui se retire en 1970. En 1973, le Run and Gun touche à sa fin. C’est l’année où, comme un symbole, Wilt Chamberlain prend sa retraite et où, pour la première fois depuis 17 ans, le pace moyen de la ligue descend sous la barre des 110 possessions. Avec le recul, les statistiques et autres données permettent de mesurer cette transformation, mais les observateurs de l’époque ne disposaient pas encore des outils nécessaires pour se rendre compte de ce qui se passait sous leurs yeux.

Le jeu change, lui aussi. Associer deux intérieurs aux profils complémentaires devient une formule qui fonctionne et qui gagne des titres. Le power forward n’est pas un poste inventé de toutes pièces à la fin des années 1960. C’est un terme qui permet de mieux identifier un rôle devenu indispensable. Dans le même temps, les entraîneurs expérimentent de nouvelles tactiques, la vidéo fait évoluer les méthodes de travail et les journalistes cherchent à exploiter les statistiques pour mieux comprendre le jeu.

Le régime de Paul Silas n’est finalement qu’un prétexte pour observer ces petites évolutions qui, mises bout à bout, montrent comment la ligue a lentement basculé dans une nouvelle ère. On dit souvent que la NBA va vite. En réalité, cette anecdote nous rappelle que les transformations les plus profondes sont souvent le fruit d’un long processus. Les joueurs adaptent leur préparation, les entraîneurs expérimentent et les analystes cherchent à comprendre ce que les chiffres révèlent. Tout cela ne se produit pas en un jour, ce ne sont que des bribes d’évolution qui, pour certaines, prendront encore plusieurs décennies pour s’affirmer comme de vraies révolutions.

Le power forward n'a pas fini de faire parler de lui dans cette série. Il sera encore question de Paul Silas et de Dave DeBusschere dans un chapitre consacré aux DPOY (Defensive Player of the Year) oubliés de la NBA, dont ils font partie. Un portrait de Bill Bridges est également prévu. Une fois ces étapes franchies, un épisode de CONTEXT nous présentera plus en détail l'empreinte statistique du power forward à la DeBusschere, ses dignes héritiers et ainsi mieux comprendre son évolution dans le temps.