CONTEXT#2 - Wilt Chamberlain, le rookie le plus dominant de l'histoire ?
Après avoir raconté l'arrivée du phénomène Wilt Chamberlain, il est temps de s'intéresser à sa production lors de cette première saison en NBA. Son entrée fracassante dans la ligue a fait de lui la meilleure recrue de l'année et, pour beaucoup, celle de toute l'histoire.
Le Mythe Chamberlain
Pas un jour ne passe sans que le nom de Wilt Chamberlain ne soit cité sur les réseaux sociaux. Il demeure omniprésent dans le paysage NBA, bien que sa carrière se soit terminée en 1973. S’il n’est pas le seul « old timer » à hanter les esprits des fans, il est celui qui suscite le plus de débats. La raison de ces discussions incessantes gravite autour d’un thème : ses statistiques.
La légende Chamberlain est un monde fait de records qui donnent le tournis. Certains sont si fous qu’ils deviennent des anecdotes à eux seuls, comme c’est le cas pour le match des 100 points. Sa production est le socle de tout un narratif où il est une sorte de créature fantasmagorique que rien ne peut arrêter. C’est ce que l’on peut constater dans énormément de contenus historiques le concernant. Les chiffres ne sont pas là pour servir le récit, ils l’alimentent.
Si ce n’est pas le sujet aujourd’hui, il est évident que la saison 1962, où il inscrit 50,4 points par match, est révélatrice de sa domination. Il n’est pas seulement celui qui a surclassé son époque, il est souvent présenté comme celui qui aurait pu les surpasser toutes. Sa légende est pourtant exempte d’une question légitime. Comment fait-on pour inscrire 50 points et prendre 25 rebonds par rencontre ?
Il y a bien des réponses à cette question, mais elles sont pour la plupart insatisfaisantes. On dit que ses performances sont possibles à cause d’une ligue peuplée de joueurs qui ne mesurent que 1 m 85. Ne riez pas, cette phrase a été prononcée sur un média français il y a très peu de temps. On dit aussi que c’est un championnat de plombiers, avec des athlètes qui n’en sont pas et qui sont plus des ouvriers que des basketteurs professionnels. Le souci est qu’avec un tout petit peu de recherches sérieuses, ces affirmations s’effondrent comme un Joel Embiid après un contact.
Il y a également le fameux : « c’est un autre sport ». Cette petite maxime usée jusqu’à la moelle sert principalement à éluder tout questionnement, ce qui est bien pratique. Là encore, il suffit de prendre un peu de temps et de regarder, et ce que l’on voit, c’est bien du basketball. Ce n’est pas du curling ou du water-polo, ou que sais-je. C’est le même sport, et l’esprit de celui-ci est de courir encore et encore. La création de l’horloge des 24 secondes est un véritable Big Bang : elle accélère le jeu et fait naître les contre-attaques comme autant de galaxies dans un univers en expansion.
Cette appétence de la NBA pour la course est à l’origine de l’une des périodes les plus folles de l’histoire sur le plan statistique. C’est dans ce contexte que Wilt s’apprête à réaliser des records hors normes qui contribuent à faire de lui, dans l’inconscient collectif, le joueur le plus dominant de tous les temps. La conséquence est qu’il y a Chamberlain et les autres. Ses adversaires et partenaires deviennent les seconds rôles d’une histoire où il est le héros surhumain d’une ère pauvre en talents. Pourtant, si l’on décide de regarder cette période à la loupe, on constate que Wilt n’est peut-être pas aussi dominateur que cela.

Jackou le Croqueur
La saison 1959-1960 est la première de l’histoire à voir deux joueurs afficher plus de trente points de moyenne. Bien sûr, il y a Wilt Chamberlain avec 37,6 points, mais il y a aussi l’ailier star des Cincinnati Royals, Jack Twyman. Depuis la terrible blessure de Maurice Stokes, Jack est seul à bord pour porter sur ses épaules cette franchise meurtrie, qui ne remporte que 19 rencontres. Tous les tickets shoot sont pour lui et il ne s’embarrasse pas pour les prendre. Twyman est une gâchette avec un arsenal offensif complet. Son tir favori est le mi-distance, mais, bien avant de devenir un shooteur extérieur exclusif, il ne se gêne pas pour attaquer le cercle.
Les Royals jouent en moyenne 121,6 possessions par rencontre et Twyman inscrit 31,2 points en 40,3 minutes de jeu. Comme d’habitude, on prend tout cela et on le normalise pour obtenir sa moyenne sur 75 possessions, l’équivalent de 36 minutes de jeu dans un match qui en compte 100. Jack Twyman c'est alors une jolie moyenne de 22,9 points sur 75 possessions. Au niveau de l’efficacité, il affiche 0,975 point par tir, ce qui le classe au 25e rang (sur 99) de la ligue dans ce domaine. Enfin, il a un TS+ de 105, qui le place au 26e rang.

Donc, si l’on en croit les récits encore relayés de nos jours, Wilt doit être largement au-dessus de tout cela. Il doit afficher des chiffres qui broient la concurrence. Voyons ce que cela donne : Wilt, c’est 21,8 points sur 75 possessions, 0,985 point par tir (18e de la ligue) et un TS+ de 106 (19e). Ce sont des chiffres d’élite, mais ils ne traduisent pas une domination sans partage. Preuve en est avec Jack Twyman, qui n’a rien à envier à Chamberlain sur cette saison de 1959. Si ce dernier est le meilleur scoreur lors de sa première campagne, cela s’explique aussi par son endurance.

Wilt est ce que j’appelle un scoreur marathonien. Dans cette NBA en surchauffe permanente, il faut une endurance au-dessus de la moyenne pour tenir plus de 40 minutes sur le terrain. Ce qu’il apporte en dehors de sa taille, c’est une révolution athlétique. Il n’est pas le seul à le faire, car, là encore, il ne faut pas oublier Bill Russell, Elgin Baylor ou encore Johnny Green, qui sont comme lui des phénomènes physiques jamais vus. Cependant, aucun d’eux ne mesure plus de sept pieds et aucun d’eux ne reste aussi longtemps sur le parquet.
Avec 46,4 minutes de temps de jeu, Wilt participe à plus de vingt possessions que Jack Twyman, qui en joue 40. Il est bel et bien un fort scoreur, mais son volume impressionnant de points est boosté par son endurance. Cette influence du tempo sur les statistiques, on peut la retrouver à moindre échelle des années plus tard.
En 1996, Terrell Brandon inscrit 19,3 points par rencontre avec les Cleveland Cavaliers en 34 minutes. De son côté, Dino Radja marque 19,7 points avec les Boston Celtics en 37 minutes, sauf que les Cavs sont sur un rythme de 82,3 possessions en moyenne, contre 96,2 pour les Bostoniens. La même année, dans la même ligue, deux équipes jouent à des allures très différentes. La moyenne brute de Terrell Brandon paraît donc moins impressionnante, alors qu’il évolue juste dans un contexte beaucoup moins favorable à la production statistique.
En 1959, on estime que les Philadelphia Warriors participent à 133,3 possessions contre 121,6 pour les Royals de Twyman. Même année, même ligue et pourtant les deux ne sont déjà plus comparables en chiffres bruts. C’est pourquoi il est important de se servir des statistiques avancées afin d’éviter les biais des chiffres bruts. Cet exemple résume à lui seul notre vision de Wilt Chamberlain.

Le Meilleur Rebondeur de l'Histoire ?
Avec 27 rebonds de moyenne lors de sa saison rookie, Wilt signe sa deuxième meilleure moyenne en carrière. C’est aussi la seconde performance All time dans le domaine, car, au niveau des rebonds comme pour le scoring, Wilt détient tous les records ou presque. Si l’on peut questionner sa réputation de meilleur scoreur de son époque, il n’y a aucun doute avec le rebond. Wilt est le plus fort à ce petit jeu et seul Bill Russell parvient à lui tenir tête.
Une fois encore, c’est son endurance qui lui permet d’arborer la plus haute moyenne sur la saison 1959-1960. Car si l’on regarde la proportion de rebonds captés, lui et Russell affichent un REB% de 19,6 %. On manque cruellement de données pour faire une comparaison avec les autres rebondeurs de la ligue. Les échantillons sont trop faibles pour être parlant. Toutefois, il est fort probable que des intérieurs avec des temps de jeu moindre ne soient pas très loin des deux leaders de la discipline.
Ce pourcentage de 19,6 % est élite et le serait dans n’importe quelle décennie de l’histoire. Réaliser cela sur l’ensemble d’une carrière est même plutôt rare et cela est réservé aux meilleurs. Par contre, ce n’est pas du tout inédit ou supérieur à ce que d’autres ont pu réussir après eux.
En 1993, Shaquille O'Neal conclut son année rookie avec un REB% de 20,6 %, David Robinson 18,5 %, Hakeem Olajuwon 18,7 % et Victor Wembanyama 19,4 %. Une fois de plus, ce n’est pas un don offert par la nature qui permet à Wilt Chamberlain de signer des chiffres hors du commun. C’est le jeu et ses conditions qui façonnent sa performance. La somme colossale de tirs tentés et surtout ratés accorde aux intérieurs de l’époque une pluie de rebonds comme plus jamais la NBA n’en connaîtra par la suite.

Et pour les contres ?
Dernièrement, c'est Basketball Reference qui fait frémir les fans de Chamberlain en publiant une moyenne de contres pour sa saison 1972-1973. C'est un événement, car jusque-là, on manquait également de données à ce sujet. Dorénavant, on en dispose de nouvelles reconstituées et il n'en faut pas plus pour ravir ses admirateurs les plus transis. Avec 5,4 contres de moyenne, il apparaît désormais à la deuxième place all time (non officiellement), derrière Mark Eaton du Utah Jazz. La mesure plus précise du BLK% fait passer cet exploit à la 160e place all time, avec 5,92 %. C'est toujours élite, et surtout pour un joueur de 36 ans, mais ce n'est toujours pas unique. Tim Duncan affiche des chiffres supérieurs au même âge, dans un contexte qui ne lui permet pas d'avoir les mêmes moyennes brutes.
On constate que le mythe Chamberlain est étroitement lié au jeu pratiqué en son temps et on comprend pourquoi l'idée selon laquelle il pourrait réaliser les mêmes moyennes de nos jours est pour le moins discutable. Si les chiffres bruts donnent à Chamberlain l'image du plus grand monstre statistique de l'histoire, les statistiques avancées apportent une lecture beaucoup plus nuancée. Cependant, elles font de lui la référence à son poste. Wilt a posé les bases de ce qu'est un pivot dominant moderne, les autres l'ont suivi.

Notre Regard sur l'Histoire
Aujourd’hui, le meilleur pivot de la NBA se nomme Nikola Jokic. Lorsqu’on regarde sa production, il est incomparable avec qui que ce soit à son poste. Aucun intérieur n’a réussi à conclure une saison par un triple-double de moyenne, même pas le Stilt. Mais, tout comme lui, cette performance est le fruit de son époque et du style de jeu de celle-ci. L’ère du Pace & Space offre à Jokic des possibilités jusque-là interdites aux athlètes de sa taille. Il peut monter la balle, se tenir éloigné du panier et être le créateur principal du système de son équipe.
Est-ce que Wilt aurait pu faire cela en son temps ? Bien sûr que non. Non pas qu’il n’en avait pas les compétences, même si la question peut être discutée, mais simplement parce que le basketball ne se jouait pas de cette manière à ce moment-là. On peut faire le constat identique avec Shaquille O'Neal, Yao Ming ou n’importe quel pivot ayant évolué avant les années 2020. Ce ne sont pas les joueurs qui façonnent les statistiques de leur époque. C’est le jeu qui leur donne leur aspect. En 1960, Wilt a les qualités qui lui permettent de devenir une anomalie statistique. À l’heure actuelle c’est Nikola Jokic qui exploite les siennes pour devenir à son tour une hérésie.
La manière dont sont perçues les statistiques de Wilt aujourd’hui peut, à elle seule, alimenter le récent débat « Eye Test vs datas ». De nos jours, le basketball est ausculté au microscope comme jamais auparavant. Les box scores classiques en deviennent presque obsolètes, tant les statistiques avancées racontent davantage de choses. Car oui, elles racontent quelque chose. Elles permettent de comprendre le jeu, d’identifier les qualités et les défauts d’un joueur et de mettre en lumière des nuances imperceptibles à l’œil nu et plus encore.
Des voix s’élèvent alors contre ces gens qui emmerdent le monde avec leur calculatrice. Il est réclamé de pouvoir regarder le basketball sans que cela ne devienne un débat dont certains érudits seraient détenteurs de la vérité absolue. Il suffirait de se poser devant une rencontre pour connaître le jeu et ses subtilités. Et bien messieurs, c’est ce qui s’est passé pendant plus de soixante ans en NBA, et surtout pendant l’ère du Run & Gun.
Lorsqu’on met le nez dans les archives et qu’on recherche le résultat d’un match précis, on tombe inlassablement sur les mêmes articles publiés dans différents quotidiens. La presse de l’époque ne peut pas envoyer des journalistes partout et ce sont généralement les reporters locaux qui se chargent de raconter la rencontre du soir. Ils observent et transcrivent ce qu’ils ont vu. Cela permet de trouver des papiers d’une incroyable qualité, avec des plumes inimitables. Mais cela ne permet pas de comprendre comment fonctionne le jeu de ce temps.
En réalité, le jeu est ce qu’il est et l’on ne cherche même pas à savoir comment il évolue. Année après année, on continue à mettre en balance les performances des nouvelles stars avec celles de Chamberlain, mais rien n’explique pourquoi personne ne peut reproduire ce qu’il a fait. Au contraire, certains se sont vu être comparés avec lui et il a été conclu qu’ils ne seraient jamais de la trempe de Wilt. Donc le Eye Test a permis de construire un mythe et par la même occasion, involontairement, amené la moitié de la communauté à penser que l’ère du Run & Gun est une période avec un niveau de jeu faible. Il n’a aussi rien expliqué de l’évolution du basketball.

Du coup, il est peu surprenant d’observer certains utiliser les statistiques brutes de Wilt pour affirmer que Victor Wembanyama ne sera jamais un joueur de sa trempe, alors qu’il l’est déjà. Oui, le storytelling est important, et oui, il est essentiel de voir les choses pour les comprendre. Tout le monde aime discuter, transferts, what-if ou autres dramas de ce feuilleton permanent qu’est la NBA.
Mais il ne faut surtout pas oublier que le basketball est un jeu, et que c’est lui qui dicte les performances. Notre génération n’a pas vécu de rupture statistique majeure et c’est en partie ce qui explique la difficulté de certains à apprécier la NBA actuelle. Le Pace & Space est une période qui a redéfini tout ce que l’on a connu jusque-là, elle a ses propres lois statistiques.
Des records de points tombent les uns après les autres. Bizarrement, ce sont souvent des records qui datent de l’ère du Run & Gun, l’autre période avec ses propres lois statistiques. Cela a suffi à discréditer toute une génération. La NBA des années 2020 subit le même traitement que celle des années 60. On critique fortement la défense qui est jugée « inexistante ». Alors que l’observation plus fine et les datas montrent que ce n’est pas le cas.
Il se produit également le phénomène inverse : si les performances actuelles sont possibles, c’est grâce à des joueurs hors du commun, bien supérieurs à tous ceux qui les ont précédées. Tout cela manque de la nuance que peuvent apporter les datas, et les erreurs du passé tendent à se reproduire avec certainement d’autres glorifications excessives.
Conclusion
Alors, Wilt Chamberlain est-il le rookie le plus dominant de l’histoire ? Au final, cette question, on s’en fiche. Car avant de pouvoir y répondre, il y a toutes les interrogations que soulève notre regard sur son époque. Mon but est de vous raconter son parcours au travers d’articles historiques, mais aussi de montrer quelle est son évolution grâce aux statistiques remises en contexte. Les deux démarches sont complémentaires et indissociables. Le « Eye Test vs Datas » est un débat qui n’a pas lieu d’être, les deux doivent impérativement coexister. Mon conseil aux détracteurs des stats avancées, et de s’y mettre, ne serait-ce qu’un tout petit peu.
Le basketball est un sport de chiffres, mais il est important de prendre garde à ce qu’on souhaite leur faire dire. Élever Chamberlain au rang de mythe à grand renfort de chiffres absurdes a contribué à masquer la réalité d'une époque et d’un parcours complexe. Il n’y a pas qu’une version de Wilt, il en existe trois. L’association des archives historiques et des statistiques avancées peut, ensemble, nous raconter ce qui est sans nul doute l’une des évolutions les plus atypiques jamais observées chez un joueur de NBA.
C’est le défi de Run & Gun, et cela ne concerne pas que Wilt Chamberlain, car ce qui s’applique à lui, s’applique à toute son époque. C’est sans doute cela qui le rend unique à mes yeux. Personne d’autre que lui ne permet de se poser autant de questions sur notre vision des statistiques, du jeu et de l’histoire.